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Geoffrey Edwards

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Au coeur de la géomatique cognitive

 
Il le dit modestement: « C'est un peu moi qui a inventé le terme géomatique cognitive ». C'est effectivement avec la création de sa Chaire de recherche du Canada en géomatique cognitive, obtenue en 2001, que le concept se voyait reconnu par une instance officielle pour la première fois ! Bientôt sept années plus tard, ils ne sont de toute manière pas nombreux à être des chercheurs en la matière. Le professeur titulaire du Département des sciences géomatiques Geoffrey Edwards est ainsi au cœur d’un domaine de recherche rarissime !
 
« Je connais cinq ou six autres personnes au Canada et deux ou trois autres groupes de chercheurs, ailleurs dans le monde, qui travaillent en géomatique cognitive », nous explique ce chercheur de l’Université Laval qui démontre d'une autre manière que s'il n'est pas le véritable père de la géomatique cognitive, il n'en est pas très loin !

La géomatique, c'est la représentation de l’espace. Le cognitif, c’est notre manière de comprendre le monde et ce que ressent le corps, la perception humaine. La géomatique cognitive, c'est le lien entre le corps – l’humain - et l'espace et c'est cet aspect qui l’intéresse principalement comme focalisation de recherche. À quoi donc peut ressembler de la recherche en géomatique cognitive ?
 
« Nous avons fait une étude sur les centres commerciaux. Nous en avons fait une aussi sur les parcs, à savoir comment les gens réagissent, la représentation qu'ils se font de l’espace dans un parc. Nous avons ainsi mis au point un logiciel et des modèles mathématiques et nous avons pu représenter les perceptions, ce que nous appelons ''les zones de perception homogène''. Pourquoi a-t-on soudainement l'impression de changer de lieu, lorsqu'on marche dans un endroit ? », demande-t-il, en insistant sur le soudainement. On ne voit plus une colline, on ne voit plus une façade d’un bâtiment à l’horizon, un arbre point de repaire... Hop ! La sensation de changer de lieu s’opère soudainement. Mystère !
 

Évaluer la lisibilité des centres commerciaux par les consommateurs

 
Ces travaux ont permis de mettre au point un outil d’aide à la conception de parcs pour mieux y bâtir des trajets définis.
 
« Présentement, nous étudions la lisibilité des centres commerciaux, afin de comprendre pourquoi les gens circulent comme ils le font à l'intérieur d'un centre commercial », poursuit le professeur Edwards, en précisant que ce projet implique le centre commercial Place Sainte-Foy, à Québec, ainsi qu'un autre partenaire à Toronto.
 
Alors qu’il terminait, ici à l’Université Laval, son doctorat en astrophysique (1987), les perspectives d'emploi pour lui était plutôt nulles, avec le désastre de la navette spatiale Challenger - ayant explosé en plein vol en 1986 - qui était encore bien présent dans l’esprit de tous. Il a alors accepté un poste d’enseignant qui était offert en géomatique. Vingt ans plus tard, le voici à la tête d'une équipe de chercheurs d'une dizaine de personnes, titulaire d'une chaire de recherche du Canada tout à fait originale qui fait travailler cinq étudiants, un professionnel de recherche et deux ou trois assistants, selon les projets.
 
« J’arrive à la dernière année de financement de ma chaire de recherche senior - donc d'une durée de sept ans – que je compte renouveler. Je suis un peu nerveux. Mais on me dit que je n’ai pas trop à m'inquiéter », nous confie un homme qui a tout de même la sagesse de ne rien prendre pour acquis.

 
Réfléchir la géomatique cognitive


Si des projets de recherche concernant les déplacements dans des parcs ou des centres commerciaux semblent aller de soi, la donne monte d’un cran lorsque Geoffrey Edwards nous parle de géomatique cognitive pour mieux guider les aveugles bien au-delà de l'aide qu’apporte un GPS.
 
« Dans la réalité d'une personne aveugle, la perte de signal de quelques secondes que peut avoir un GPS en plein coeur des gratte-ciel d'un centre-ville devient une catastrophe. Nous tentons de contourner ce problème en améliorant l'information complémentaire que nous pourrions fournir à la personne. Une approche qui mobilise actuellement un de nos étudiants au doctorat », expose-t-il.
 
Mais ce n’est pas ce qui est le plus inédit dans le cheminement du personnage. Voilà trois ans, il a fait une trentaine d’heures d'observation alors que les équipes de montage de Robert Lepage reconstituaient la scène de la pièce de théâtre La trilogie du dragon. « Ça m'a permis de voir comment la géomatique pouvait aider à la conception d'éléments scéniques. Ensuite, j'ai approché l'équipe de mon collègue professeur Luis Thénon (Département des littératures) qui dirige le Laboratoire des nouvelles technologies de l’image, du son et de la scène, le LANTISS. Nous avons découvert que nous avions des intérêts communs ». Et depuis des choses avancent... Le lendemain de notre rencontre, soit le 21 décembre 2006, il prenait part à l'installation Incarnatus, dans une version laboratoire d’une durée de deux jours montée au LANTISS. « Une exploration entre le corps et l’espace où se mélangent les arts et la science », nous résume-t-il, avec son allure toute sympathique.
 
Le LANTISS, dont le pôle principal est situé à l’Université Laval, a comme objectifs principaux le soutien à la création et aux recherches de pointe sur le développement à la fois des technologies de scène, des langages et des perceptions engendrées par le recours à ces technologies dans l’espace scénique.
 
Geoffrey Edwards, astrophysicien de formation, ne s’imaginait certes pas un jour mélanger l’art et la science à travers des explorations liant le corps et l'espace. Pourtant, il a maintenant également des atomes crochus avec les chercheurs d’un autre laboratoire de recherche de l’Université Laval tournée sur le monde des arts et de la culture à travers le projet de musée virtuel du LAMIC: Laboratoire de muséologie et d'ingénierie de la culture (premier centre canadien de muséologie expérimentale et l'un des rares du genre dans le monde). Ici, c'est la performance qui est à l'ordre du jour dans le contexte d’un musée. Mais d'abord d’un musée virtuel ! On joue donc avec les approches de hautes technologies que sont ''la réalité augmentée'' et ''la virtualité augmentée''.
 
« Je sortais d'une démarche scientifique de conception d'outils pour aider la perception. Et là, j'ai rencontré Philippe Dubé et François Côté ». Encore une fois, le géomaticien Geoffrey Edwards partageait des intérêts communs avec des chercheurs en e-culture !
 
« Comment concevoir un musée virtuel et que cela ait du sens pour l'utilisateur ? », demande-t-il. « Il faut des bases conceptuels », enchaîne le chercheur immédiatement pour résumer l’apport qu’il représente à l’initiative de son collègue Philippe Dubé, professeur titulaire au Département d'histoire et directeur du LAMIC. Parce qu’il faut savoir que ce laboratoire a son propre projet de musée virtuel « (...) qui semble-t-il va tourner autour des sites archéologiques de Québec », nous laisse entrevoir le professeur Edwards. Une subvention de deux ans (2004-2006) de Patrimoine Canada vient d'ailleurs de prendre fin à cet effet. « Mon volet à moi concerne l'annotation des événements. De quelle manière rendre accessible au public des informations, à travers un site Internet devenu musée», nous résume-t-il encore.
 
« Me voilà dans la géomatique des arts... », continuera-t-il, en se mettant à réfléchir à voix haute. Le paternel de la géomatique cognitive n’en a manifestement pas fini avec l’exploration et le maillage multidisciplinaires dans le monde de la recherche universitaire !
 

Comment appliquer les principes de la géomatique à la santé et la réadaptation?

 
Et ce n’est pas parce que cette attitude d’ouverture lui rapporte plus de subventions de recherche, car maintenant environ 40% de ses fonds de recherche proviennent du domaine de la santé. Particulièrement dans le domaine de la réadaptation.
 
« Nous avons développé un outil de gestion de base de données qui permet de cartographier l’espace en relation avec des handicaps particuliers, pour permettre par exemple à quelqu'un en chaise roulante de savoir comment agir en prévision d’une destination à parcourir. À ce jour, nous l'avons fait uniquement pour un espace intérieur. »
 
Ce qui l’amène à nous parler d’une nouvelle initiative pour laquelle il vient tout juste de présenter une soumission, soit un projet de recherche qui étudiera le défi pour un aveugle de se rendre dans un centre commercial, en divisant précisément toutes les grandes phases de l'opération. « Ce partenariat implique même le Réseau de transport de la capitale (RTC) parce que ces gens savent bien que des voyants ont les mêmes préoccupations que les aveugles pour plusieurs aspects », se plaît-il à nous préciser ! Les prochains mois nous diront si les subventions confirmeront le coup d’envoi de cette nouvelle recherche.
 
Mais il nous paraissait impossible de quitter Geoffrey Edwards sans le projeter carrément dans le domaine du rêve ! S’il avait carte blanche, que serait son ultime rêve de recherche ?
 
Il hésitera d’abord à nous en parler, bien qu’encouragé par une présentation qu'il venait d’ailleurs de faire, quelques jours auparavant, à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, un centre de réadaptation ayant un statut universitaire. Après quelques secondes de réflexion, il se lance : « Je voudrais bâtir un studio multimédias dans un milieu de la santé, un gymnase..., qui permettrait de rehausser l'espace plutôt que de l'adapter. Prenez l'exemple d'un terrain de jeux pour les enfants. Il y a des glissades, toute sorte de choses aménagées qui intensifient leur rapport avec l’espace. Pourquoi pas la même chose pour les handicapés ? Intensifier, rehausser, plutôt qu’adapter ! (...) Réalisez-vous qu’un aveugle qui entre dans une pièce ne sait pas où est le plafond ? Si on lui offrait une échelle pour réaliser dans quel espace il évolue, tout change pour lui. Prenons un autre aspect, simplement celui des couleurs des murs, des agencements de contrastes de couleurs pour aider les malvoyants. »
 
Effectivement, quel beau rêve de scientifique que de souhaiter découvrir des moyens pour positivement changer la vie des gens handicapés. Souhaitons-lui le succès, d’autant plus que les témoins de sa présentation avaient tous les yeux bien ronds d’émerveillement, nous confie-t-il.
 
Il nous laissera en nous expliquant qu’un des nouveaux défis de la géomatique, face aux technologies de l'information, concerne toute la question de la ''réalité augmentée mobile''. « On a d’ailleurs ici, au département des sciences géomatiques, un projet pour monter un laboratoire en la matière qui a reçu 300 000 $ de la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI) », nous apprendra Geoffrey Edwards, sans prendre le temps de nous dire si le concept de la réalité augmentée mobile lui inspirera bientôt un nouvel accouchement de scientifique multidisciplinaire, dont il semble avoir le secret !