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Philippe Dubé

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Des TI pour ausculter le musée

 
À sa manière, Philippe Dubé fait partie de ceux qui sont tombés dedans lorsqu'ils étaient petits. « J'ai vécu ma première réelle émotion muséale marquante à l'âge de huit ans, alors que mes parents m’ont amené au Palais des Nains à Montréal », se souvient-il, empreint de détails qui prouvent bien que l'enfant Philippe en fut profondément marqué. Mais ce n'était qu'un début: « J'ai vécu une deuxième émotion muséale bouleversante, cette fois à 14 ans, alors que je m'étais immiscé au Musée McCord, dans sa collection amérindienne. L'expérience m'avait convaincu que je travaillerais un jour dans le monde des musées, ou encore celui merveilleux des bibliothèques », se rappelle-il.
 
Ce qui ne s'est pas révélé faux! Mais c'est en devenant professeur d'université, après des études en ethnologie historique, que Philippe Dubé deviendra un scientifique reconnu en matière de muséologie. En montrant bien que si les voyages forment la jeunesse, les musées le font aussi; voire la transforment !
 
Tombé bien jeune en amour avec le monde du musée, il n’est toutefois pas devenu chercheur universitaire parce qu’il cherchait une quelconque potion magique pour ''transformer'' le musée dans sa forme actuelle. Non, au contraire: « Mon intérêt de recherche vise essentiellement à ausculter le musée et non à le réinventer », assure-t-il.
 
« Je suis un béotien en matière technologique », nous surprend d’ailleurs à dire le concepteur du Laboratoire de muséologie et d'ingénierie de la culture (LAMIC), actuellement en construction au cœur du Pavillon Casault de l'Université Laval. Un chantier bientôt terminé qui deviendra un laboratoire tout à fait singulier. Et c'est en se faisant raconter les origines de ce nouveau labo qu'on réalise qu'il sera un outil unique au monde. Car, on aurait pu penser qu'avec un tel nom, le LAMIC allait inventer le musée de l'avenir. Mais rien de tel:
 
« Je veux expliquer pourquoi le musée, comme la pomme,  est bon pour l'humain. Depuis longtemps, l'expérience prouve que le fruit de l'expérience muséale est bon pour lui; tout comme l'observation nous a montré qu'une pomme par jour garde loin du médecin. Mais il fallait l’expliquer ! Donc nous ne toucherons pas ici à une quelconque réinvention du musée (...) Je suis prudent à cet égard, car je ne veux pas laisser croire que le musée actuel est inadéquat, bien au contraire », précise rapidement Philippe Dubé.
 
Un LAMIC bourré de nouvelles technologies - on y installera en février le premier et unique scanner ARIUS 3D en sol québécois - pourquoi alors ?
 
Il nous situe le point de départ de l'élaboration du concept lors d'un voyage en Russie, effectué en l’an 2001, qui lui fit découvrir que là-bas on faisait de la ''culturologie'' !
 
« J’ai réalisé comment ces gens apportaient de la science au monde de la muséologie. Le drame, c'est que je constatais avec désarroi que la muséologie ne pouvait faire partie d'un système  de pensée qui le reliait à un tout. Je réalisais aussi qu'il fallait commencer à parler de ''muséologie expérimentale'' (...) Comment pouvait-on créer un lieu pour recréer de l'intérieur un musée et étudier ce qu'on peut y  faire? Ce que j'appelle ''l'expérience muséologique'' ! »
 

À quoi devraient servir les musées?

 
On comprend facilement que son passé d'ethnologue le servait bien. À ce stade, il lui fallait poser ''le problème du musée'' et interroger sa réelle compétence à transmettre ?
 
« Dans le temps long, on conçoit bien que le musée conserve et transmet. Mais dans le temps court, est-ce qu'il transmet vraiment ? Que se  passe-t-il  au juste dans le monde expositionnel ? Très peu de recherche dans le monde permet d'expliquer comment un musée transmet, sauf évidemment la médiologie de Régis Debray », expose encore le chercheur.
 
D'où le caractère unique de ce laboratoire en muséologie, mais aussi en ingénierie de la culture ! Et parce que l’on n’y fera pas de l’ingénierie en tant qu’ingénieur. L’ethnologue n'aura cependant pas été difficile à convaincre de la pertinence de doter le LAMIC de technologies de pointe. « Comme ethnologue, l’idée de la transmission de la culture est fondamentale (...) La technologie, pour moi, c'est un instrument de mesure pour expliquer la capacité du musée à transmettre », explique-t-il.
 
Et la quincaillerie informatique et technologique ne servira pas à simuler des musées, mais plutôt à appuyer le traitement et l’interprétation des données qui seront, plus souvent qu’autrement, recueillies sur le terrain même. Ce qui explique que le LAMIC se soit déjà entendu avec trois partenaires québécois qui seront hautement stratégiques dans sa mission: le Musée de la civilisation du Québec, le Musée d'art contemporain de Montréal, ainsi que le Musée de la pulperie de Chicoutimi.
 
Entendons-nous bien, ce biais sur l’auscultation du présent n'empêche évidemment pas Philippe Dubé d'avoir sa petite idée sur ce que seront dans l’avenir les musées: « Le musée de demain sera possiblement à la croisée des chemins de trois choses: le jeu vidéo, le cinéma en trois dimensions et les centres de recherches (...) D'une ''expérience'', le musée va devenir une sorte de "exPOrience" ! », image-t-il.
 

Mise en place du LAMIC à l'Université Laval


L'existence d'un centre muséographique à l'Université Laval est une des raisons pour lesquelles Philippe Dubé aura choisi d’y développer sa carrière universitaire. En effet, avec un million d'artefacts entreposés dans une réserve située également au pavillon Casault et le Centre muséographique ayant pour vocation d'être le lieu d'exposition de l'imposante collection universitaire, l'Université Laval est depuis longtemps un attrait certain. Mais nous n’en sommes plus là !
 
Dans les dernières années, toute la réflexion autour de la requalification de ce centre aura changée bien des choses: « Ce contexte m’attirait beaucoup, car je rêvais d'un musée-école. J’ai beaucoup écrit dans les journaux sur le sujet », tient à rappeler celui qui est aussi le directeur du programme du Diplôme d'Études Supérieures Spécialisées (DESS) en muséologie, à la Faculté des lettres.
 
Le concept ne fut pas retenu. Mais c'est toutefois son laboratoire, le LAMIC qu'il dirigera et animera qui deviendra la version requalifiée de l'ancien Centre muséographique de l'Université Laval. On peut donc dire: le Centre muséographique est mort, vive le LAMIC ! D'autant plus qu'il sera un outil tout à fait singulier de recherche expérimentale et d'exploration sémantique du musée.
 
« La recherche scientifique en laboratoire qui se fait en muséologie à travers le monde concerne principalement la conservation des objets, comme par exemple les aspects chimiques, la composition des matériaux, etc. Et c'est, entre autres, dans les laboratoires du Musée du Louvre que cette recherche est actuellement la  plus développée. Un Louvre qui, lui aussi, achète un Arius 3D, précise-t-il. Ici, à l'Université Laval, nous allons toucher à l'aspect plus immatériel de la muséologie», explique le directeur du LAMIC.
 
« On va faire en quelque sorte de la ''muséomatique'' (...) Mon intérêt scientifique de pointe actuellement gravite autour de la question de la muséalité. Et du coup, je souhaiterais revenir à l'ethnologie de terrain pour en faire l'ethnologie de l'expérience muséale. Qu'est-ce au fond que l'expérience muséale ? », poursuit-il.
 
L'inauguration officielle du LAMIC, prévue pour les 27 et 28 mai 2007, lancera donc l'Université Laval au coeur d'un domaine de recherche tout à fait unique dans le monde !
 

Les technologies au service des petites institutions muséales


À travers une discussion avec Philippe Dubé, on découvre aussi que pour lui, la célèbre formule s'applique tout autant au monde muséal, et que c'est par choix - très conscient - qu'il a préféré se consacrer particulièrement aux petits et moyens musées (qu’il appelle les PMM), au fil de sa carrière universitaire.
 
« C'est là le lieu de synthèse par excellence, permettant au mieux de vivre  intensément l'expérience muséale à cause justement de sa densité », justifie-t-il, en nous faisant remarquer que, quantitativement, les petits et moyens musées sont la majorité des musées dans le monde.
 
« À l'ICOM (Conseil international des musées), on compte environ 10 000 personnes-membres. On évalue qu'il faut multiplier ce chiffre par dix pour avoir le nombre approximatif de musées dans le monde. On arrive donc en extrapolant à environ 100 000 musées. La majorité étant des PMM ! Mais il n'y a pas de comité international pour les petits et moyens musée à l’ICOM. Bien qu'il devrait y en avoir un ! », suggère-t-il en passant.
 
Ce n'est donc pas une surprise qu'il soit membre de la Small Museum Association, une organisation américaine qui regroupe environ un demi-millier de membres. « Une petite organisation, qui tient un colloque annuel et qui n'a pas de siège social fixe », dit-il, lui qui fait aussi partie de deux autres regroupements de chercheurs au Québec, soit le Groupe d'étude sur la muséalité et le Centre de recherche en géomatique.
 
Au fait, c'est quoi un petit et moyen musée ? « Un moyen musée, c'est une organisation avec  un personnel de 2 ou 3  permanents, avec un budget de 250 000 $ en contexte canadien et une collection  de plus ou moins 1000 objets », répond-t-il sans hésiter.
 
Selon lui, et c'est une question d'échelle, c'est dans le petit musée que se passe  ''l’expérience fondamentale en muséologie'': « C'est plus signifiant, car offerte à une échelle plus humaine (...) J’ai tendance à le penser, du moins c'est mon hypothèse de travail », expose-t-il.
 
Et c'est évidemment une hypothèse qu'il pourra maintenant vérifier, avec tous les outils dont sera doté le LAMIC. De toute manière, la grosseur d’un musée ne change en rien la pertinence d’en évaluer la capacité à transmettre  par l' ''expérience muséale''. Gros, moyen ou petit, chaque musée offre intrinsèquement une ''expérience''. Toute la question est de savoir la mesurer ! Nous y voici: TI et muséologie.
 

Le potentiel des technologies de l'information pour les musées


Les technologies de l'information ne seront évidemment pas sans conséquence pour les musées. Encore ici, le chercheur Dubé maintient son intérêt pour les PMM: « Les TI amènent des nouvelles perspectives pour les petits musées, qui vont pouvoir s'agrandir de l'intérieur », analyse le fondateur et chercheur principal du Groupe de recherche-action en muséologie à l'Université Laval (GRAMUL).
 
Inversement, les TI sont aussi appropriées pour permettre aux gros musées de s’exposer vers l’extérieur: « Les musées sont des institutions conçues pour être ouvertes huit heures par jour. On peut penser que, via l'activation de robots programmés  on aurait le potentiel d'offrir de la télévisite pendant les seize autres heures de la journée », lance-t-il pour la réflexion.
 
N'avez-vous pas également un projet de musée virtuel ? « Effectivement, il y a un projet de musée virtuel à l'université, mais c'est cette fois une initiative des gens de géomatique. Ça n'implique pas directement le LAMIC », nous informe-t-il modestement.
 
Pour l’instant... peut-on sûrement penser ! Difficile d’imaginer que le LAMIC ne sera pas éventuellement mis à contribution dans un tel projet. Mais à quelques mois de l'ouverture officielle de son nouveau laboratoire, on comprendra que le chercheur a la tête ailleurs. Personnellement, la rédaction de son « Traité de micro-muséologie », un chantier débuté en 2001, est malheureusement  sur la glace depuis 2003. Et sa concentration absolue sur le LAMIC n’aura de cesse qu’après le lancement officiel de mai prochain. Un événement qu’il nous annonce « modeste ».
 
Attendons voir !