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Robert Faguy

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Le chercheur et sa scène virtuelle

 
Connu pour son implication dans la réalisation du Castelet électronique lancé en 2007, le professeur de théâtre à l’Université Laval, Robert Faguy, fait parti de ces acteurs du milieu culturel québécois qui ont pavé la voie à une révolution technologique des arts de la scène.
 
Ironiquement, ce n’était pas dans l’optique d’embrasser une carrière artistique que Robert Faguy avait tout d’abord entrepris des études universitaires à Laval en 1979. Inscrit au baccalauréat multidisciplinaire, le jeune étudiant s’était alors gardé ouvertes plusieurs portes et explorait divers horizons.
 
« Je suivais évidemment des cours de théâtre, mais cela demeurait en fait une composante très mineure de mon baccalauréat, un bloc complémentaire, se rappelle Robert Faguy. J’étudiais surtout le cinéma et la psychologie : des matières qui faisaient partie de mes champs d’intérêt. » Toutefois, c’est en prenant conscience de la souplesse du médium que l’étudiant fixe son choix : c’est dans le théâtre qu’il fera carrière.
 
Alors qu’il termine ses études de premier cycle, Robert Faguy fait la découverte d’un autre médium artistique, lequel sera déterminant pour lui : la vidéo. C’est alors que s’amorce lentement pour lui le tournant technologique. À l’époque cependant, la vidéo en est à ses premiers balbutiements. Mais le côté prospectif et toutes les nouvelles voies à explorer qu’offre ce nouveau médium fascinent l’homme de théâtre.
 
« Avant la vidéo, nous n’avions jamais accès à un résultat immédiat, se souvient-il. En  cinéma, il fallait attendre au minimum jusqu’au lendemain pour apprécier le fruit de nos réalisations. Je me sentais à l’étroit dans cette façon de faire, la matière n’était pas suffisamment souple à mes yeux. À ce titre, l’apparition de la vidéo a été pour moi et pour plusieurs de ma génération non seulement une véritable révolution, mais aussi une révélation. Nous étions désormais en mesure de construire des images en direct : je trouvais cela extraordinaire. Tout l’aspect live entourant la vidéo me fascinait. »
 

Utiliser la vidéo et le multimédia en théâtre

 
Paradoxalement, c’est à travers le théâtre que Robert Faguy a commencé à explorer l’ensemble des potentialités offertes par la vidéo. Avec sa complice de longue date Lucie Fradet, il fonda au milieu des années 1980 une troupe de théâtre expérimental et de recherche qui tient une place singulière dans le milieu artistique québécois : ARBO CYBER, théâtre (?), un nom tiré d’une anagramme constituée des lettres des prénoms des quatre membres fondateurs.
 
Toutefois, précise Robert Faguy, le jeu de mot n’avait rien d’innocent, « car pour nous, Cyber faisait référence à la communication et aux médias. C’était exactement l’aspect que nous visions à approfondir à travers le jeu théâtral, explique-t-il. Et c’est en parcourant la définition du mot cybernétique dans le dictionnaire que nous avons compris à quel point ce mot expliquait à lui seul le sens de notre démarche artistique, soit le rapport entre l’humain et la machine. C’était en plein ce que nous voulions faire. »
 
Ce rapport humain-machine, Robert Faguy commença à l’explorer plus à fond à la faveur d’une première création d’ARBO CYBER, théâtre (?), en 1985. Étant dans l’impossibilité de s’offrir une console d’éclairage programmable, la troupe cherchait par tous les moyens possibles de faire jouer en boucle une séquence d’éclairage à l’intérieur de l’installation. Une idée vint alors à l’esprit du jeune metteur en scène qui avait sous la main une série de projecteurs à diapositives et un ordinateur permettant d’activer la lampe de chaque projecteur. « Avec un ami électronicien, nous avons piraté les projecteurs à diapositives pour faire en sorte d’allumer plutôt les lampes de l’installation. C’était du bidouillage, mais c’était quand même ingénieux! », se rappelle-t-il en riant.
 
En 1992 cependant, la troupe se lance dans la conception d’une pièce multimédia au sens pur du terme : Les Bacchantes d’après Euripide, une pièce éclatée qui utilise un environnement sonore numérique. « Nous n’utilisions pas de bande sonore traditionnelle, sur ruban ou sur CD, dit-il. La bande sonore employée était plutôt générée en direct par le mouvement du comédien. La musique répondait à sa gestuelle : il la déclenchait selon ses mouvements. C’est une exploration qu’on a faite et d’ailleurs, je continue d’employer cette méthode avec mes étudiants. »
 
L’année suivante, le deuxième volet du projet, Les bacchantes 2, permettra à la troupe d’explorer cette fois-ci le rapport scène – salle avec un environnement  vidéo complexe. « Les spectateurs avaient accès aux comédiens uniquement à travers des téléviseurs, explique M. Faguy. Les comédiens se trouvaient à l’arrière et ne se voyaient pas non plus entre eux. Chaque téléviseur reproduisait un comédien et nous avions orchestré un moniteur central reproduisant le dialogue entre deux comédiens. Nous faisions du mixage en direct. La réaction du public a été étonnante et j’ai adoré cette expérience de vidéo-théâtre live. »
 
D’ailleurs, il collabore présentement à la conception et à la réalisation d’un site Internet interactif placé sous la direction de Lucie Fradet et documentant les 15 années de la troupe ARBO CYBER, théâtre (?) dont les activités ont cessé en 2001. Baptisé humoristiquement Pierre tombale ludique, le site en question proposera non seulement aux internautes un retour en arrière sur les activités de la troupe (productions, laboratoires, ateliers dans les écoles, activités parallèles), mais aussi un ensemble de jeux collaboratifs reproduisant l’esprit de création de chacune des pièces majeures de la troupe.
 

La naissance du castelet électronique du LANTISS


Parallèlement à l’aventure ARBO CYBER, théâtre (?), Robert Faguy décide en 1986 qu’il est temps pour lui de documenter davantage sa pratique théâtrale et choisit d’entreprendre des études de deuxième cycle à l’Université Laval, un cheminement académique qui le mènera finalement au doctorat, sa thèse portant sur les enjeux spatio-temporels de l’utilisation de la vidéo à la scène. Une période foisonnante de sa carrière s’amorce alors.
 
En 2003, il se voit offrir la chance de coordonner la mise en chantier du LANTISS – le Laboratoire des nouvelles technologies de l’image, du son et de la scène (dir. Luis Thenon). Situé dans l’enceinte du pavillon Casault à l’Université Laval, le laboratoire se distingue rapidement grâce à un projet unique, dont le lancement en 2007, a connu des échos favorables bien au-delà de l’enceinte universitaire : le Castelet électronique.
 
Avec Clément Gosselin (Chaire de recherche du Canada en robotique et mécatronique), il obtient une bourse du programme Initiative en nouveaux médias du CAC (Conseil des arts du Canada) et du CRSNG (Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie) pour la réalisation d’un prototype de castelet électronique.
 
Cet outil hautement technologique permettant le télétravail se veut une maquette à échelle réduite (10 :1) d’une salle de spectacle avec l’ensemble des particularités et des potentialités que permet l’exercice d’un spectacle multimédia – projections vidéographiques, éclairage, sons synthétiques, etc. Le plancher du castelet est distinctif en ce sens qu’il est divisé en cubes animés par quelque 60 moteurs reliés à un logiciel permettant à la scène de prendre diverses formes et de se mouvoir. « Le castelet est né d’une sorte de rêve de metteur en scène de posséder un outil technologique configurable facilement », se souvient le professeur de théâtre, qui souligne au passage l’extraordinaire travail accompli par Jean-Philippe Jobin, un étudiant de deuxième cycle (2005) à qui l’on doit la conception du plancher robotisé. 
 
« Jean-Philippe provenait initialement du monde du cirque, explique Robert Faguy. Il avait la fibre artistique et il comprenait à la fois les besoins du metteur en scène et les besoins technologiques. Une véritable chimie a alors pris place dans notre équipe et le castelet a permis le rapprochement entre les arts, les sciences et les TI. »
 
Lors de son lancement, le castelet a connu un succès tel que des groupes d’importance ont démontré leur intérêt à investir dans la conception d’un castelet à échelle réelle. « Si on réussit à le faire, il est certain que nous allons attirer l’attention de gros joueurs du milieu artistique. » Qui sait, peut-être verrons-nous un jour les troupes de Robert Lepage, de Franco Dragone et du Cirque du Soleil jouer partout dans le monde sur un Castelet électronique à échelle humaine?