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Luis Thenon

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Je fais un retour à la parole

 
« Ayant une double formation en arts et en science, j'ai toujours été attiré par la rigueur scientifique quand on essaie de décrire le domaine des arts », nous lance dès le départ le fondateur et directeur du Laboratoire des nouvelles technologies de l'image du son et de la scène (LANTISS), inauguré en grandes pompes en avril 2004, à l’Université Laval.
 
« On pense souvent que l'art est synonyme de décision sentimentale, affective. Mais l'art, c'est aussi une façon de penser et d'expliquer le monde ! L'art questionne l’univers et l’humanité d’une façon qu'aucune science ne peut le faire. Et l’on ne peut certainement pas réduire l'art qu'au domaine du divertissement. Je ne crois pas que l'art n'est qu'un sentiment, qu’un système de production organisé de façon spontanée. L’art c’est aussi le résultat d'une pensée artistique organisée dans un système rationnel », précise encore Luis Thenon.
 
Non, ce Luis Thenon, entre autres, dramaturge, metteur en scène et professeur de théâtre d’origine argentine, n’est pas du genre à se perdre dans des pensées inaccessibles sans contrainte. Lui-même créateur - sa pièce « Le vol des anges » sera présentée au Festival international Le Mois Multi du 8 au 10 février 2007 - il œuvre définitivement dans le monde universitaire. Et pour lui, bien difficile de séparer art et technologie.
 

Comment intégrer les nouvelles technologies dans les arts de la scène?


On ne se surprendra certainement pas de découvrir la fine pointe de la technologie dans les murs du LANTISS. Mais la mise en contexte de son directeur remet les pendules à l’heure dans une perspective rarement présentée: « À notre époque, il est encore plus intéressant de se rappeler que les arts, surtout le théâtre, ont toujours été tributaires des technologies dans toute l'histoire. Un bel exemple, lors de l'arrivée de l'électricité pour remplacer la lumière du soleil ou bien celle de la durée d'une chandelle, qui provoqua une véritable révolution du théâtre. Vous figurez-vous que la durée des actes en théâtre était jusque-là limitée à la durée de vie d'une chandelle » expose-t-il, signifiant avec force le lien entre art et technologie.
 
Mais attention, pas question de mettre la technologie sur un podium qu’elle ne mérite pas: « Les machines font des choses, pas des arts. Il y a dérapage lorsqu'on laisse les machines éblouir le monde sur une scène ».
 
Mais l’homme sait aussi reconnaître ce qui se déroule sous ses yeux, avec la fascinante incorporation des TIC au monde des arts dans les dernières années. Il se dit littéralement fasciné par les technologies de l’information et des communications qui créent, selon-lui, une « nouvelle sensation de l'espace universel ».
 
Dans son rôle de chercheur-créateur, il nous explique d’ailleurs qu'il aimerait bien faire un projet faisant le lien entre l’univers de la créativité scénique et l'univers du jeu vidéo. Et pourquoi ?
 
« Parce que nous sommes à l'aube d'une nouvelle génération de jeunes qui, avec la maîtrise du jeu vidéo, nous réserve de grandes surprises », prédit-il, ajoutant qu’il aimerait même développer un axe spécifique à ce niveau avec le LANTISS ; et « peut-être même une chaire de recherche ». Car il voit que l’on est devant « la possibilité d'une interaction en lien avec la capacité ludique du jeu vidéo ».
 
« À cause de la pression des TI, positivement vorace de productions technologiques, notre monde change, poussé à résoudre l'incorporation de ses technologies. Ce qui me fait penser que comme civilisation, nous sommes peut-être en train de mettre les pieds dans l' ‘’extrême modernité’’ - par rapport au postmodernisme – (...) Ne vivons-nous pas la confusion des espaces ? L’intégration des espaces ?  La perception d’une temporalité épuisante ? L’intégration des espaces par le biais d’une sensation de corporalité unificatrice (...) La voracité temporelle de production technologique, qui nous entoure sans cesse davantage, implique une créativité toujours plus débridée... », expose aussi Luis Thenon.
 

Quel rôle donner à la parole sur la scène?

 
« Le LANTISS, c’est ça ! L’expérimentation de l’art comme laboratoire », synthétise-t-il soudainement. Et lui, comme chercheur, comment se permet-il l'expérimentation de l’art dans un laboratoire ?
 
« Je fais un retour à la parole. J’essaie de comprendre, par une expérimentation créatrice, comment on peut saisir et redéfinir le rôle de la parole ? À partir de l'étendue du langage visuel et sonore, comment comprendre le rôle de la parole ? (...) Je constate même une redéfinition de l'écriture dramaturgique, par l'apparition de nouvelles professions telles vidéoscéniste et sonoscéniste », résume-t-il, en saisissant une revue de théâtre en langue espagnole dans laquelle il nous montre une de ses publications.
 
« J’ai fait ici l'exercice décrire un scénario en tenant compte de l'impact du texte sur la perception des autres langages de la scène », explique ce professeur au Département des littératures de la Faculté des lettres.
 
Si on recule de quelques années, on doit aussi lui donner le mérite d’avoir encouragé au bon moment le comédien Jean-Nicolas Verreault à croire en son talent, car c’est à l’Université Laval que celui-ci a tâté le terrain du jeu, pour subir un échec lors de premières auditions qui l’a quasi découragé. « C’est un prof, Luis Thenon, qui m’a forcé à retenter ma chance pour les écoles. C’est grâce à lui. Il m’a poussé à me présenter. Moi, je ne savais pas nécessairement ce que je voulais faire dans la vie », témoignait lui-même l’acteur originaire de Québec devenu vedette à la télévision québécoise, en entrevue avec un journaliste du quotidien Le Soleil, en 2004.
 
Luis Thenon s’y souvenait bien du grand gaillard un peu découragé qu’il a un jour pris dans une de ses productions à l’université : « Je connaissais ses capacités. Le voyant chancelant, je l’ai simplement encouragé, je lui ai dit qu’il devait être acteur. Je n’ai pas la machine à mesurer le talent, mais il avait une présence scénique forte et fascinante, et un vrai désir de vivre dans la création (...) Il avait la capacité que d’autres n’ont pas toujours à projeter son image », résume le professeur, qui se réjouit du succès de son ancien élève — « en raison de ses grandes qualités humaines » surtout — et qui refuse de prendre tout le mérite », citait Gilles Carignan, toujours dans cet article « La présence Verreault » du 7 février 2004.


Mise en place du LANTISS à l'Université Laval


En janvier 2002, la bonne nouvelle tombait, un professeur de théâtre de l'Université Laval décrochait 800 000 $ de la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI) pour mettre sur pied le Laboratoire des nouvelles technologies de l'image, du son et de la scène (LANTISS). Le projet, finalement de plus de deux millions $, aussi financé par le Fonds québécois de la recherche sur la nature et les technologies (FQRNT), était inauguré en avril 2004 à titre de laboratoire pour la création et les recherches de pointe, d’une part, sur le développement des technologies de la scène et, d’autre part, sur le développement des langages et perceptions engendrés par le recours à ces technologies dans l’espace scénique.
 
Logé au pavillon Louis-Jacques-Casault, dans sa première phase, le projet comprenait un vaste studio à géométrie variable de plus de 230 mètres carrés et d’une hauteur de 5,5 mètres, avec d’autres espaces plus petits pour les recherches sur les interfaces de contrôle, de robotique, de vision optique et les problématiques numériques. Soutenu par la Faculté des lettres, la Faculté des sciences et de génie, particulièrement les chercheurs des laboratoires de robotique, de vision et système numérique (LVSN) et d'optique / photonique (COPL), le LANTISS visait notamment le projet de castelet électronique au programme d’un plan de travail s'échelonnant sur trois ans.
 
Dans sa première étape de son développement, le LANTISS s'était aussi associé avec deux partenaires majeurs de Québec: le groupe de production Ex Machina de Robert Lepage et le centre d'artistes Avatar-Méduse.
 
Mais la visite rapide que son directeur nous réservait en fin d’entrevue, mi-janvier 2007, nous a offert de belles surprises. Une deuxième phase d’implantation du LANTISS venant de permettre l'installation d'un impressionnant studio d'enregistrement sonore, « un des plus modernes à Québec », nous assure Luis Thenon (voir photo plus bas).
 
De nouveaux équipements, sous la maîtrise de l’informaticien Pierre Pellerin, permettent aussi d’utiliser, via un robot virtualisé, des senseurs (jambes, pieds, bras, etc.) disposés sur un humain et pouvant capter l’ensemble d’une séquence de mouvements. « Nous allons ainsi collaborer avec une artiste qui veut intégrer dans sa pièce de théâtre un personnage mythologique à même la scène », explique fièrement le directeur Thenon.
 
Mais ce dernier se dit toutefois « essoufflé de passer mon temps à chercher quatre sous (de la petite monnaie) ; ce qui m’empêche de me consacrer à la recherche de plus grands budgets », expose-t-il en avouant son manque de ressources financières. Il se dit aussi à la recherche de grands partenaires privés, même à l’étranger.
 
« J’essaie aussi de développer un nouveau micro programme de formation particulier. Ici, nous nous sommes concentrés sur les arts de la scène, c’est ce qui nous particularise. Il y a du potentiel pour des nouveaux programmes de formation », précise-t-il.
 
Et aurons-nous la chance de voir la créativité du LANTISS mis à partie à l'occasion des Fêtes du 400e de Québec en 2008 ? La question était très à propos, puisque quelques jours après l'entrevue, M. Thenon avait le plaisir de nous confirmer que des négociations avec les gens de la Société du 400e venaient de confirmer un rôle pour le laboratoire.
 
Excellente nouvelle, donc, pour ce chimiste de formation qui aimerait bien voir opérer une nouvelle chimie entre le LANTISS et des entreprises culturelles de Québec et d’ailleurs. Surtout que les moyens technologiques de ce laboratoire sont à des années-lumière des chandelles de Molière ! En tout cas, la porte est ouverte.