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Anne Chartier

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Pour un code de déontologie des informaticiens

 
Attirée par la dimension organisationnelle et sociale des technologies, c'est principalement les questions éthiques rattachées à l'informatique qui intéressent Anne Chartier, professeure adjointe au Département des systèmes d'information organisationnels de la Faculté des sciences de l'administration (FSA) de l'Université Laval depuis juin 2004. « Une technologie, avant d'être un artefact technique, c'est un artefact social », expose celle qui est aussi membre de l'Institut d'éthique appliquée (IDEA), que dirige son collègue de la Faculté de philosophie, Luc Bégin.
 
« L'informatique est devenu un phénomène de société avant de devenir un phénomène de profession », observe encore cette femme qui fut pendant 15 ans spécialiste des systèmes d'information organisationnels dans le privé avant de devenir professeure d'université sur le même sujet. Un temps conseillère en organisation pour Price-Water-House, ensuite conseillère en informatique pour Assurance-vie Desjardins et à la Société d'assurance automobile du Québec (SAAQ), Anne Chartier a fait carrière ailleurs avant de choisir le monde universitaire. C'est donc son expérience dans le privé qui lui a fait découvrir la passion qui l'anime maintenant.
 
« J'avais pensé faire mon doctorat immédiatement après ma maîtrise en SIO à l'Université Laval, obtenue en 1987, mais j'ai opté pour un emploi. Un peu plus tard, la crise de la quarantaine m'a fait prolonger mon congé de maternité avec des études au doctorat », explique-t-elle. Et la voilà professeure avec une expertise qui lui a d'ailleurs permis de peaufiner un cours qui sied à merveille à ses préoccupations de recherche : "Démarches d'intervention sur les problèmes complexes en SIO", pour le cheminement Gestion des technologies de l’information (GTI) dont elle est responsable académique.
 
Si l’enseignement universitaire la passionne, elle en dit autant de son rôle de chercheure. « Laval est une véritable université de recherche, vous savez ! Et la FSA en est un bel exemple : elle nous libère d’une demi charge d'enseignement à notre première année, histoire de nous aider à démarrer en recherche », ne se gêne pas de spécifier la jeune professeure Chartier.
 

Identité professionnelle des informaticiens

 
Alors que fait-elle, justement, en matière de recherche universitaire?
 
Le thème du projet de recherche qu'elle développe actuellement porte sur l'identité professionnelle des informaticiens: « Les informaticiens n'ont pas d'ordre professionnel au Québec. On ignore vers qui ils se tournent lorsqu'ils sont confrontés à un problème éthique. Il est intéressant de se demander à qui ou à quoi ils s'identifient  dans de telles situations », explique-t-elle d’abord.
 
« Au Québec, il n'y a pas grand-chose de fait sur ce sujet. On retrouve principalement des travaux sur le type de formation qui devrait être offerte aux étudiants en informatique. Rien sur la déontologie. À l’international, ce thème prend de l’importance. Par exemple, un centre de recherche important travaille sur ce sujet, en Angleterre, le Center for Computing and Social Responsibility, à l'Université De Montfort  avec qui je travaille à développer une collaboration », ajoute-t-elle.
 
Ses travaux de recherche s’inscrivent dans le cadre du projet Institutionnalisation de l'éthique dans le milieu de travail réalisé par les chercheurs membres de l’IDÉA. Ce projet regroupe neuf chercheurs réguliers et 4 chercheurs collaborateurs, onze chercheurs de l'Université Laval, un de l’Université du Québec à Rimouski et un de l'École nationale d'administration publique. Le projet bénéficie d’une subvention du programme Équipe en émergence du Fonds Québécois de recherche sur la culture (FQRSC).
 
« En plus, j’ai aussi la chance de pouvoir compter sur ma subvention de nouveau chercheur de la FSA, qui me finance à ce titre pour mes trois premières années (...) Actuellement, une professionnelle de recherche travaille avec moi et je me consacre surtout à la préparation d'une demande de subvention au CRSH, qui devrait être prête pour l'automne 2007. »
 

Évaluer la déontologie et les méthodes des informaticiens au Québec

 

Et que veut-elle faire précisément?
 
« L’étude consiste en une démarche qualitative menée sur la base d’entrevues semi-structurées dont les contenus seront ensuite analysés. Nous allons identifier une vingtaine d'entreprises privées et une vingtaine d'organisations gouvernementales afin de procéder à une double entrevue d'environ 90 minutes dans chaque cas. En rencontrant dans leur milieu de travail des informaticiens, je vise une compréhension approfondie du phénomène à partir de l'intérieur», nous explique Anne Chartier, qui espère débuter les entrevues début 2008.
 
Son protocole d'entrevue est déjà prêt. À l'automne de 2007, elle réalisera un pré-test des scénarios qui seront soumis aux participants lors de l’étude. Avec une bonne quarantaine de rencontres, elle aura, croit-elle, le matériel suffisant pour, sinon percer le mystère, au moins le comprendre mieux.
 
«Rien n'empêche qui que ce soit de se présenter comme ''informaticien'' et, curieusement, parmi les informaticiens qui pratiquent, certains refusent d’être étiquetés comme ''informaticien'', vous savez ! » Elle a aussi constaté que « (...) la loyauté de l'employé, c'est à double sens ».
 
C’est que sa thèse de doctorat, qui avait pour titre : "La justification morale des informaticiens face à des opérations de piratage", lui permet déjà d’avoir un bout d’opinion sur le thème de l’éthique dans le monde de l’informatique. Dans sa thèse, Anne Chartier cherchait à comprendre pourquoi des utilisateurs pensent parfois que c’est ''correct'' de pirater (bien que ce ne soit jamais légal !).
 
« J'ai constaté que pour les informaticiens rencontrés, il existe une sphère domestique, où tout est permis - un espèce de bar ouvert -, et une sphère professionnelle, où le respect que porte l'employeur à son employé est important et peut inspirer la loyauté. Et qu’inversement, le sentiment de non-respect par son employeur peut alors justifier un employé de ne pas lui être loyal », résume-t-elle.
 
Alors devrait-il y avoir au Québec, selon-elle, un code de déontologie pour les informaticiens ?
 
Pas simple comme question ! Rappelons d'abord que les ingénieurs en informatique ont leur code, de par leur adhésion obligatoire à l'Ordre des ingénieurs du Québec. Alors, on pourrait penser que cela dépeint sur le reste de l'industrie...
 
« Pas du tout, ce sont deux mondes parallèles », insiste-t-elle sans une seule seconde d’hésitation (...) Je ne pense pas que les lois actuelles soient suffisantes pour protéger à la fois les individus et les organisations », poursuivra-t-elle ensuite, avant de finalement donner un avis quelque peu troublant sur la question : « Je ne pense pas qu'il y aura un ordre professionnel des informaticiens de sitôt au Québec, bien que je pense qu'il devrait y en avoir un ».
 

Vers un baromètre de la bonne conscience des informaticiens


« La Fédération de l'informatique du Québec a une entente avec l'Association canadienne de l'informatique qui, elle, a un code de conduite. Il y a déjà eu des efforts pour créer un ordre professionnel, notamment par l'Association professionnelle des informaticiens et informaticiennes du Québec », nous informe la chercheure.
 
Évidemment, l’informatique n’avait pas encore beaucoup d’importance dans les années 1960, '70 voire '80. Mais avec les développements rapides des deux dernières décennies - malgré l’éclatement de la bulle techno en 2001 - et l’envahissement d’Internet un peu partout, l’expertise de l’informaticien touche dorénavant le cœur de bien des systèmes névralgiques du fonctionnement de nos sociétés modernes. Ne parle-t-on pas maintenant de e-business, e-éducation, e-santé, e-gouvernement, e-culture...
 
Que les pratiques professionnelles de l’informaticien n’aient pas encore trouvées un équilibre dans cette fureur n’est pas une surprise. Il n’y a même pas une génération complète d’informaticiens qui est passée dans le cycle économique, car 20 ans ce n’est tout de même pas encore la durée d’une carrière. C’est plutôt l’inaction en la matière qui en est une surprise !
 
« La place qu'occupe l'informatique est devenue trop importante dans notre société pour être laissée au marché », réplique pour sa part une femme qui n’a pas l’intention de rester inactive. D’ailleurs, si son projet de recherche va jusqu'au bout, elle aura certes fait sa part, en construisant d'une certaine manière un baromètre de la bonne conscience des informaticiens!