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Daniel Pascot

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Le libre-penseur du logiciel libre

 
« En systèmes d'information organisationnels, nous sommes comme des architectes, nous préparons les plans...», lance-t-il d’entrée de jeu. Mais ce qui surprend d’abord, à propos de Daniel Pascot, directeur du Département des systèmes d'information organisationnels (SIO) à la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval, c'est d'apprendre qu'il est initialement un ingénieur mécanique ! « Je suis un gradué de génie mécanique de 1968, mais j'ai suivi mes cours en y intégrant des compétences de base en programmation, par intérêt, avant de faire l’Institut d’administration des entreprises à Aix-en-Provence. D'ailleurs, le dernier chapitre de ma thèse de doctorat sur les systèmes d’aide à la planification budgétaire parlait d'un concept de chiffrier, deux ans avant l'arrivée de VisiCalc... », raconte-t-il en tournant les pages de sa thèse.
 
Talent d’ingénieur, talent d’architecte, curieux d’informatique, pas surprenant qu’il s’investisse dans l’aide à la construction des architectures d’informations ! Et à ce cheminement particulier, Daniel Pascot avait vite fait d’ajouter l’exploration de ce qui est en train de révolutionner l’univers des technologies de l’information : les bien nommés logiciels libres ! Depuis plusieurs années, il est même connu au Québec comme l’un des plus fervents et des plus brillants vulgarisateurs de l’usage des logiciels libres.
 
Car il est effectivement ce genre d’universitaire libre penseur qui a le don d’émerveiller un auditoire grâce à la richesse et à la profondeur du contenu de ses conférences (j’en fus personnellement témoin à plus d’une occasion), sans autres usages extravagants !
 
Calme et posé comme toujours, il n’allait d’ailleurs pas se priver parce qu’il n’avait qu’un interlocuteur devant lui, lorsqu’il nous accorda cette entrevue, dans les premiers jours de janvier 2007 : « Quand le magazine américain Time décrète que : ''La personnalité de l'année, c'est vous'' (donc, nous !), si on y réfléchit bien, cela veut dire que nous créons tant de contenus avec les nouvelles technologies que là réside tout l'intérêt », glissera rapidement le professeur Pascot dans la discussion.
 
Mais avant de le laisser continuer sur les grands débats d’idées, nous voulions savoir ce qui le mobilise en tant que chercheur universitaire ?
 
« L'objet de mes recherches se concentre sur deux fronts: celui de l'architecture de l'information ou de l’urbanisation – comme on dit surtout en France - des systèmes d’information et celui du phénomène que je résume ainsi: société et logiciels libres (le titre de mon nouveau cours justement !) », nous répond-t-il.
 

Comment aborder le phénomène du logiciel libre?

 
Selon-lui, on peut aborder le phénomène du logiciel libre de deux manières: d'une manière classique, en suivant la littérature scientifique; et en faisant des projets. C'est cette deuxième approche qui mobilise une bonne partie du temps de recherche de ce professeur d'université.
 
« Ma faculté a récemment signé un contrat de recherche pour un plan de gestion de la technologie informatique pour la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). C'est un cas intéressant. Cette organisation fait face à un équipement informatique d'un fournisseur qui disparaît et ces gens ne veulent plus se retrouver face à une situation semblable ; ils veulent maintenant du logiciel libre », explique - évidemment ravi - celui qui a charge de diriger ce projet de recherche.
 
Mais pourquoi a-t-on confié à une université un tel projet, d’apparence ordinaire ? « C'est un cas de recherche-action où le besoin de recherche est limite, j'en conviens, mais c'est cela la recherche-action... »
 
« Débuté à l'automne de 2006, il nous reste encore 2 ou 3 mois pour finaliser le plan d'urbanisation. Ensuite on va laisser entrer les petites entreprises de Québec qui pourront mener à terme l’implantation de nos solutions », prend-t-il soin de préciser.
 

Un projet recherche-action avec le ministère de la Santé du Québec

 
Autre cas de recherche-action encore plus mobilisateur : l'imposant projet avec le ministère de la Santé du Québec, que Daniel Pascot coordonne depuis déjà cinq ans, avec pas moins de cinq professionnels de recherche, ayant mission d'aider le ministère a constituer son architecture d'information. 

« Ici, nous arrivons à la phase de diffusion de résultats. Chacun des membres de l'équipe est d’ailleurs en rédaction (...) Ce n'était pas du logiciel libre au début. Ce contrat en est un de gestion de l'information. Mais le logiciel libre est rentré à mesure », raconte-t-il. Et avec tous les bouleversements que le monde de la santé est en train de vivre actuellement, grâce aux investissements et aux promesses des technologies de l'information, le chercheur qui mobilise déjà deux jours par semaine dans ce projet n’en voit pas la fin pour demain: « On en a encore pour cinq ans », lancera-t-il d'un ton assuré.

 
La société de l'immatériel, un nouveau monde de l'information


De toute part, le chercheur voit donc des signes de ce qu’il associe à la société de l’immatériel : « On voit que l'économie change rapidement vers un nouveau monde de l'information.
 
« Un récent rapport en France révèle avec justesse que nous entrons dans la ''société de l'immatériel'', un contexte encore plein de contradictions - et il ne faut pas s’en surprendre car l'économie change - mais nous n’y échapperons pas », analyse encore Daniel Pascot.
 
Parlant de contradiction, voici un autre exemple qu'il se plaira à donner : « Le directeur des technologies et des systèmes d'information de Renault, Jean-Pierre Corniou, a réalisé que le tiers du budget d’informatique de la multinationale va à la mise aux normes des différentes versions de systèmes d'exploitation, ce sans aucun gain de productivité ! »
 
« Oui, je dirais qu’effectivement, il y a abus de brevet autant en informatique que dans le monde pharmaceutique. Et à cet égard, ce que montre très bien le logiciel libre, c'est que d'organiser autrement l'économie, c'est possible ! »
 
Et pour faire plus que de simplement le dire, il vient d’ailleurs juste de mettre au point à la FSA un cours à distance, qui est présentement offert depuis janvier 2007: ''Sociétés et logiciels libres'' (voir encadré). 
 
Alors peut-on penser que si les logiciels libres ne sont pas déjà généralisés dans notre économie, c'est parce que la demande tarde à se manifester ; parce que ce n'est certainement pas du côté de l'offre qu’il y a problème ?
 
« On ne peut plus penser cela en terme d’offre et de demande. C'est un problème de gestion, car il n'y a rien à vendre ! On n'a qu'à échanger ! », nous répondra-il, en montrant toute la profondeur de la révolution économique que perçoit ce libre penseur.
 
« Évidemment, la maîtrise de la technologie est nécessaire, mais c'est la gestion qui est encore le grand défi », de poursuivre Daniel Pascot.
 

Comment favoriser l'usage des logiciels libres?

 
Alors que serait, justement, son meilleur conseil de recherche à cet égard ?
 
« On manque de recherches, actuellement, sur comment utiliser des ressources dispersées, pour qu'elles puissent collaborer sur un projet commun, sans tout bouleverser toutes la structure administrative et budgétaire, dans le contexte des structures actuelles d'une organisation. Un exemple concret: lorsque l'Université Laval a réalisé qu’il y avait plus de 300 sites Internet sur son campus, il y a eu une bataille entre le central - qui a imposé son contrôle avec le logiciel Jahia - et le terrain qui prônait plutôt une solution concertée sur la base de logiciels libres. Comment régler le conflit de culture concernant le fait que si un problème est global il doit se solutionner centralement ? Dans une logique de l'usage, on n'a pas celle de l'achat, qui imposerait la centralisation pour diminuer les coûts d'acquisition », expose-t-il encore.
 
Autre exemple, mieux connu, celui des modes d'appels d'offre: « Ils sont encore conçus pour que les grosses entreprises seulement puissent y répondre ». Mais la logique des économies d’échelle n’a plus raison d’être ainsi toujours imposée, défend le chercheur : « Il faut que nos organisations apprennent à fonctionner avec un mode d'organisation différent », prône-t-il.
 
« Au ministère des Finances, en France, il y a une règle qui dit de ne jamais faire affaire avec une entreprise si on représente comme client plus de 20% de son chiffre d'affaires. Ils ont aussi la règle de ne jamais signer des contrats de plus de un à trois ans, afin de faire jouer la concurrence périodiquement (...) Les structures veulent avoir le contrôle. Mais il n'y a pas que le contrôle physique ! On doit aussi penser à un contrôle immatériel, maintenant. Nous avons à inventer une nouvelle économie de l'immatériel. »
 
Et pense-t-il que le changement vers cette nouvelle économie de l’immatériel sera très graduel ou par gros soubresauts ?
 
« Qui aurait dit, il y a vingt ans, que la compagnie Digital aurait disparu aujourd'hui ? Je pense que dans 5 à 10 ans, le monde sera aussi différent par rapport à aujourd'hui, que ce qu'il est aujourd'hui par rapport à il y a 5 à 10 ans », se risquera-t-il de prédire, mais sans plus.
 
« On peut dire que la compagnie IBM est déjà devenue une entreprise de l'immatériel », analyse-t-il, en pensant à tout ce que cette multinationale sous contracte dorénavant.
 
Et que sera la suite ? Qu'est-ce qui succèdera à l'immatériel, lui demandons-nous ? Car peut-on succéder à une ère de l’immatériel ? Ne serait-ce pas un aboutissement ?
 
Encore une fois, l’homme d’idée n’est pas sans arguments crédibles: « Une bonne partie de l'immatériel vit aujourd'hui sur la publicité. Est-ce viable ? Je me le demande ! Notre économie va probablement être totalement différente dans cent ans simplement sur la base du fait que le transport est actuellement beaucoup trop subventionné. La tendance de la réflexion dans des endroits comme le MIT (Boston, USA) est donc à la micro usine, à la production locale, organisée autour du partage d'information (...) Des concepts pour lesquels le logiciel libre est un laboratoire ! »
 
« Notre empreinte écologique va devoir diminuer. Il faut donc s'habituer à des termes comme la "révolution pronétaire", une expression lancée par Joël de Rosnay », nous lancera-t-il pour finir, histoire de nous pousser à la réflexion, comme lui, pour le reste de notre vie !
 
« ProNETaire » : comme planétaire, prolétaire, ainsi qu’autour du Net ... du Net libre, pense-t-il assurément !