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Thérèse Laferrière

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TI et éducation : encore bons amis

 
Si vous êtes de ceux qui s’attendent à ce qu’ultimement les TI fassent disparaître le métier de professeur ‘‘en chaire et en os’’, attendez-vous aussi à trouver Thérèse Laferrière sur votre chemin ! Réglons ça dès le départ : les technologies de l'information ne menacent pas du tout d'enrayer la profession de l'enseignant qui sait engager l’étudiant et converser avec lui, voire les faire converser ensemble pour approfondir une question. Du moins, c'est l’avis assuré de cette femme internationalement respectée, qui anime et observe le monde de l'enseignement depuis bien avant que l’électronique ne viennent y bouleverser bien des choses.
 
« Non, les TI ne constituent pas ce genre de menace qui met en péril l'avenir de la profession d'enseignant », nous affirmera de manière catégorique celle qui a, entre autres, présidé l'Association canadienne d'éducation (2001-2002).
 
Évidemment, comme dans bien des professions, les TI bouleversent tout de même beaucoup de choses. Pensons seulement à l'enseignement à distance. Mais allons-y une chose à la fois !
 

Palme d'argent au CIPA


Disons d'abord que Thérèse Laferrière n'est pas née de la dernière pluie et qu'elle a connu le monde de l'enseignement bien avant l'arrivée des ordinateurs dans les classes de cours. Elle a même été doyenne, pour deux mandats de quatre ans, de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval. Sur le terrain depuis que ce programme a débuté, en 1997, elle accompagne aussi des étudiants universitaires qui font des stages en enseignement au programme PROTIC, de l’École secondaire les Compagnons-de-Cartier, à Québec.
 
Reconnu au niveau international par l'Organisation de coopération et de développement économique en 2003, ce programme accueille des élèves de la première à la cinquième secondaire sur la base de valeurs pédagogiques avant-gardistes et de recherches menées en collaboration avec des universitaires dont Thérèse Laferrière.
 
Les enseignants de ce programme savent que favoriser le développement des compétences de jeunes dans un environnement où les technologies sont utilisées comme support à l’apprentissage, permet d’établir et de maintenir des communautés apprenantes dont les membres tendent à davantage maintenir leur motivation à apprendre. Reconnu par le Réseau des écoles innovatrices (REI) de Rescol Canada au début des années 2000, le PROTIC permet à chaque jeune de travailler son autonomie comme sa capacité de travailler en équipe et des problèmes complexes à travers l'utilisation, entre autres, de son propre ordinateur portable en classe. Attentive, Thérèse Laferrière y a d’ailleurs remarqué que les nouvelles cohortes d’étudiants de Laval qui y font des stages en enseignement sont différentes, ces dernières années, dans leur rapport avec les TI. C’est la première e-génération qui arrive!
 
Mais ce qu'il fallait récemment souligner dans sa riche carrière, c'est la palme d'argent reçue, parmi plus de 160 candidats qui soumettaient leur innovation, au Canadien Information Productivity Awards 2006, pour le projet L'école éloignée en réseau, dans lequel elle participe. Cette belle aventure, pour laquelle le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport du Québec, ainsi que le CEFRIO, agissent comme partenaires, dépasse maintenant largement le stade de projet pilote, alors qu'il rejoindra cette année pas moins de 80 écoles à travers le Québec.
 
« Avec la phase III qui débute, neuf nouvelles commissions scolaires se joignent au réseau, ce qui porte le nombre de 13 à 22. En plus des écoles des commissions scolaires anglophones et autochtones sont aussi intéressées par le modèle », nous explique-t-elle fièrement, gardant toujours un œil ou une oreille vers le petit ordinateur portable qui prend maintenant la place d’honneur sur son bureau, au 11e étage de la tour du Pavillon des Sciences de l’éducation.
 
C’est que cette chercheuse reste toujours à l’affût de ce qui se passe dans les différentes communautés de pratiques et autres forums sur l’Internet sous son observation : « Grâce au Web, nous avons des traces écrites sur les conversations des élèves ainsi que des étudiants universitaires travaillant en collaboration. Imaginez-vous, on peut voir le processus de chacun ! C'est très précieux », s’émerveille-t-elle.
 
Nous y sommes, pour elle, les gros acquis de l’utilisation des nouvelles technologies par rapport à l'enseignement à distance sont de trois ordres: évidemment la flexibilité, tout comme la possibilité d'avoir davantage de contenus, mais aussi et surtout cette capacité - qui n’existait pas auparavant - de laisser par exemple des traces écrites dans les forums électroniques du cheminement individuel des apprenants et aussi des équipes ou des communautés d’apprenants sans exception.
 
« Le monde de l'éducation s'est tiré dans les TI pour élargir les clientèles. Mais on réalise que ce sont finalement en bonne partie les mêmes personnes qui viennent s'inscrire à la formation à distance. Elles préfèrent profiter de la souplesse que ça offre », explique-t-elle, en parlant du premier des trois points.
 
Nous assistons donc à une transformation progressive du mode de livraison du savoir. En quoi cela modifie-t-il le rôle du professeur ? « L’étudiant pas obligé va avoir besoin d'une raison de plus pour venir en classe », analyse Thérèse Laferrière, qui perçoit bien la pression sur la qualité du discours de classe qui doit se produire. Plus qu’auparavant, l'étudiant va vouloir sentir davantage la raison de venir en classe!
 

Le e-Apprentissage sous toutes ses coutures


En recherche, elle s'intéresse particulièrement au e-learning, ce qui n'est pas aussi simple que les cours à distance : « Je parle ici autant de l'apprentissage informel sur le Web avec nombre de ressources éducationnelles et autres documents authentiques, que des cours en ligne, mais aussi des cours hybrides où on utilise des ressources et des outils en ligne et des communautés en réseau dont les membres interagissent sur l'Internet à des fins d’apprentissage, d’amélioration de pratiques ou de coélaboration de connaissances.
 
Le coeur de mon intérêt, moi, touche toutes les questions qui concernent les communautés ancrées dans des organisations du monde de l’éducation ou du travail qui utilisent l’Internet. Dans l’école en réseau, j’étudie l'interaction qui se crée entre le professeur et l'élève, entre l'élève et le professeur et entre les élèves entre eux. Mon angle de recherche, c’est de regarder ce qui compte le plus pour enrichir l’environnement d’apprentissage de la classe », nous explique celle qui est aussi chercheure associée au Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO).
 
La classe hybride va devenir la norme en enseignement, c'est-à-dire des méthodes d'enseignement traditionnelles, couplées à l'usage des TI (...) Moi, je ne ferais plus de cours sans l'apport des technologies de l’information en plus », assure-t-elle, affirmant du coup que oui, les TI sont sous-utilisées, « Surtout dans ce que l'on fait faire aux étudiants ».
 
Mais attention de ne pas tomber dans l’autre extrême ! Elle nous surprend, lorsqu'elle raconte aussi que trop de gens sont séduits par les technologies de l'information : « La technologie, ça peut être la feuille de papier ! »
 
Effectivement, pour faire de l'analyse de production de discours, vous n'avez pas besoin d'autre chose que d'une feuille de papier, nous fait-elle remarquer, sourire en coin.
 
« Quand on envoie les jeunes sur le Web sans les aider à valider la qualité des contenus qu’ils vont y trouver, ce n'est guère utile ! Il vaut mieux un bon livre que l'on a eu l’occasion de choisir au préalable. D'ailleurs, moi je préfère un livre quand il s’agit de prendre connaissance rapidement d’un document ! Ça va plus vite ! » Saisissant du coup un des nombreux livres tapissant les murs de son bureau, pour bien montrer l’aisance à en saisir la totalité ! « Quand il s’agit de chercher à travers les pages d’un livre, là la version numérique a un véritable avantage comparatif ! », continue-t-elle.
 
Sur le même sujet, elle nous dira aussi que de juste transformer un contenu papier sur le Web, « Ce n'est pas un gain pédagogique mais de convénience ! »
 
Selon elle, le standard doit être : l’innovation technologique ne suffit pas, dans les maisons d'enseignement.
 
Un exemple : « Au début, la question était : Que peut-on faire pour les écoles éloignées? La réponse à cela fut : On va leur envoyer des cours en ligne », relate-t-elle sans devoir en dire plus. Avec Thérèse Laferrière dans l’entourage, ce n'est évidemment pas ce qui s'est passé, dixit les récents succès du projet L'école éloignée en réseau !
 
Et comme le développement des stratégies de collaboration, c'est ce qui l’intéresse le plus, ce qu’elle a nommé ci-dessus les ‘‘communautés d'élaboration de connaissances’’, elle se retrouve comme un poisson dans l’eau avec ce projet.
 
« Mon principal intérêt, c'est de trouver des outils pour la pratique pédagogique, des façons de renforcer le rapport à la connaissance de l’apprenant et aussi des moyens pour appuyer les enseignants. Comme, par exemple, des échafaudages numériques pour guider l’amélioration collective des idées dans le forum de connaissance (Knowledge Forum) ou bien des applications pédagogiques pour un outil comme Inspiration (un logiciel qui prend sa place dans le monde de l'éducation) », expose-t-elle, en nous faisant rapidement une petite démonstration de ce logiciel qui aide à faire des réseaux de concepts.
 
Et comment ses efforts de recherche prennent-ils forme au quotidien? « Dans le micro, c'est l'analyse de conversations écrites dans un environnement de collaboration Web. Dans le méso, ce sont les conditions qu'il faut avoir pour que cela se passe; c'est une analyse fine de ce qu'il faut escompter pour obtenir des résultats... », nous explique ici la présidente du groupe Technologie et formation des enseignants à l'Association pour la formation des maîtres de la Société canadienne pour l'étude de l'éducation (SCÉE).
 
« Chose certaine, on peut améliorer l’enseignement par les cours hybrides, c'est-à-dire avec la valeur ajoutée Web. Au niveau d'un programme, certains cours pourraient même s’offrir en ligne afin de mieux investir dans d'autres de nature hybride. Retenons que ce n'est pas une panacée. Il y a aussi des cours où l’interaction professeur-étudiant(s) et étudiants-étudiants est riche et qu’il importe d’offrir surtout en face-à-face au bénéfice de la formation des étudiants. »
 
Bref, bien que les TI n’aient pas provoqué les révolutions que certains futurologues annonçaient, il y a des acquis sur lesquels on peut certes compter !
 

Technologies synchrones ou asynchrones pour l'enseignement à distance?


Dans l'enseignement à distance, on aurait pu penser qu'il y aurait un combat à mort entre la technologie synchrone et la technologie asynchrone. Cette bataille n’aura pas lieu : « Aujourd'hui, c'est surtout une question d'organisation », croit Thérèse Laferrière, qui ne voit pas de grosses différences de qualité entre les deux approches. « Chacune a ses avantages et ses inconvénients. »
 
Et elle qui, par ailleurs, a vu l'arrivée des technologies de l'information depuis le début, que pense-t-elle de l'état d'esprit actuel des intervenants dans le monde de l’éducation ? Existe-t-il encore un engouement à propos des TI ?
 
« Il n'y a plus le conflit cognitif du début, le déséquilibre que ça pouvait créer (...) Aujourd'hui, les technologies permettent de « supporter » les grands groupes au premier cycle et elles permettent aussi de constituer des groupes plus nombreux aux études supérieures, mais il y a tout le défi de l'organisation sociale de la classe qui demeure... »
 
«  Oui, le Web oblige d'avoir presque un site Internet en support à un cours (...) De plus en plus, le virtuel offre de réelles possibilités, mais nous sommes encore à les découvrir. Les ressources et outils auxquels il donne accès repoussent les limites de la classe afin d’offrir des situations d’apprentissage authentiques ou simulées aux étudiants. Le défi n'est pas tant dans la qualité des technologies que dans notre capacité à les exploiter. Il faut s'organiser », nous dit-elle encore, considérant que le défi est maintenant du côté de "l'innovation sociale", plutôt que de "l'innovation technologique" !
 
« Je souhaiterais que se développe, au niveau de l'enseignement, ce que nous vivons en recherche de plus en plus, soit le travail en réseau et des équipes de recherches fortes distribuées géographiquement. Mais c’est loin d’être le cas en matière d’enseignement alors que la situation s’y prêterait pour la gestion des petits nombres », précise-t-elle.
 
Et si elle avait la possibilité d’entreprendre un tout nouveau projet de recherche ? Sans aucune contrainte... « Vous savez, j’arrive pas mal à faire tout ce que je veux entreprendre », nous lance-t-elle tout de go, donnant une bonne idée de la trempe du personnage. Après réflexion, elle laisse finalement tomber, les yeux pensifs vers le plafond, les deux mains jointes : « Mon rêve - et j'y travaille tranquillement - ce serait qu'en pédagogie nous ayons ce qu'il faut pour savoir ce dont nous avons besoin et de pouvoir l'étudier en cas très précis ».
 
Un exemple ? « Prenons l'enseignement réciproque (qui consiste à ce que des élèves lisent d’abord quelque chose individuellement et se l’expliquent entre eux ensuite afin de mieux comprendre ce dont il est question). Lorsque bien appliquée, cette stratégie pédagogique donne d’excellents résultats. Lorsqu’elle est appliquée, elle l’est souvent mal même si elle paraît relativement simple. On pourrait avoir une communauté d’élaboration de connaissances en rapport avec cette stratégie formée d’universitaires, de praticiens de terrain, d’étudiants en enseignement, voire d’élèves. Ainsi, dans un cours de trois heures portant sur cette stratégie à l'Université Laval, une heure de présentation pourrait être suivie d’une heure à teneur pratique incluant une portion réelle en classe primaire (au moyen d’Internet) laquelle serait suivie d’une troisième heure à teneur réflexive, vécue hors les murs de la classe de manière distribuée, à travers des échanges dans des forums appuyés par des lectures et des faits observés. Actuellement, la technologie le permet, mais pas encore la pratique sociale », se désole la femme d’action.
 
C'est là tout le défi, pour elle, des technologies de l'information, qui n'ont pas encore rien révolutionné !
 

Le professeur, toujours le moyen le plus économique d'enseigner?


« On a facilité beaucoup de choses avec les TI. Mais le professeur est encore incontournable. Le professeur doit encore être là (...) Vous savez des collègues m’ont raconté qu'on disait cela lors de l'arrivée de la télévision, qu’il allait disparaître ! C’est de l’utopie ! La Western Governors University avait prévu que l’enseignant responsable de l’évaluation de la performance des étudiants ne serait pas le même que celui chargé de la prestation du cours. Ça n'a pas fonctionné. Une telle approche « industrielle » paraît bizarre à nous de  l'Université Laval qui avons une approche très artistique de l'enseignement. » Thérèse Laferrière s’empresse de faire remarquer qu’il faut aussi savoir que ± 1% des cours ont beaucoup d'étudiants.
 
« Pour une université, faire venir en classe 100 personnes, pour un seul professeur, est encore un moyen très économique d'enseigner », tient-elle à préciser.
 
« Dès que l'on s’occupe de la dimension sociale, il faut un groupe. C'est fondamental ! S’il y a une question complexe, il faut la présence du professeur et des autres élèves. Il faut la possibilité de poser des questions (...) Ce dont il faut parler, c'est davantage de l'interaction entre le professeur et l’étudiant. Car lorsqu’il faut lever le questionnement ou créer un conflit cognitif chez l’apprenant, le professeur y est pour beaucoup. » Bref la machine ici ne remplace par   l'humain mais le met au défi de changer des habitudes, voire d’élever son horizon !
 
« Il y a cinq ou six ans, on parlait d’Internet, des TI, avec beaucoup d'émotion. Maintenant... pas grand-chose ! »
 
Elle, elle est maintenant à des années-lumière de ce débat. Avant de conclure, Thérèse Laferrière tenait surtout à nous montrer le site Internet de la communauté TACT (tact.fse.ulaval.ca), TACT pour Télé-apprentissage communautaire et transformatif. Un outil qui s'intéresse aux communautés qui renforcent leur capacité d'apprendre, de faire apprendre et d'élaborer ensemble des connaissances en adoptant les technologies de réseau. Formée de pédagogues-chercheurs et d'étudiants-chercheurs sur l'utilisation efficace et réfléchie des technologies de l'information et de la communication dans l'apprentissage, TACT se voue à la recherche de devis sociotechniques qui transforment l'expérience d'apprendre et de faire apprendre.
 
Allez-y voir, ne serait-ce que pour lire ce texte : « Apprendre au 21e siècle- Énoncé de perspectives sur les apprenantes et les apprenants ».