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Jean Crête

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Les prouesses du sondage Web

 
Dans son bureau du quatrième étage du pavillon Charles de Koninck, il nous rappelle son initiative de demander au Centre de l'information et des télécommunications (CIT) de l'université de l'époque d'organiser un cours sur l'usage des VM/CMS et c'était à la fin des années 1970.
 
En sciences sociales, on a évidemment rapidement voulu utiliser les technologies électroniques, dans le traitement des sondages, par exemple. Avant de nous sortir du tiroir de son bureau une vieille carte d'affaires sur laquelle son ''courrier électronique''  des années '80 utilisait le réseau Netnorth, il feuillette devant nous un vieux guide du langage informatique MUSIC trônant encore dans une de ses bibliothèques. La belle longue chevelure blanche de Jean Crête témoigne aussi qu’il est un digne témoin d’au moins trois décennies d’évolution des TI dans le milieu universitaire des sciences sociales.
 
Et maintenant, son passage du traitement des statistiques vers l'utilisation de l'ordinateur pour autre chose que le courrier électronique, par exemple, se concrétise aujourd'hui à travers un important projet de recherche qui ne sera pas sans conséquence sur l'avenir de notre gestion des systèmes démocratiques contemporains. Car on parle ici de la façon de sonder l'opinion de la population.
 

Imaginer de nouvelles manières de sonder la population

 
Voyons donc de quoi il en retourne précisément...
 
« Il y a d'abord eu l'époque où on visitait 1 000 personnes à domicile, afin de remplir en face-à-face un questionnaire en bonne et due forme. Ensuite est arrivée l'époque de rejoindre par téléphone autant de personnes, ce qui a de beaucoup réduit les coûts, malgré les interurbains. Là, on arrive à l'électronique, le Web (...) La question c'est : peut-on faire un nouveau saut et réduire à nouveau les coûts des sondages ? », se demande le chercheur.
 
Faisant maintenant partie de la question, il a surtout l'intention de faire partie de la réponse ! Pour des raisons d'abord pratiques, on utilise l'électronique depuis très longtemps aux États-Unis « (...) parce que les bulletins de vote y sont très compliqués », d'expliquer Jean Crête. Donc pas uniquement parce que la technologie est disponible. Au pays de l’oncle Sam les machines à voter ont fait leur apparition dès le début du vingtième siècle et les machines à perforation  au cours des années '60. Au Québec, c'est seulement dans les années '90 que les premières applications du vote électronique sont apparues, dans le contexte des élections municipales essentiellement. Mais ce qui intéresse particulièrement notre chercheur c'est davantage le monde des sondages, plutôt que celui du vote électronique.
 
« Avec le téléphone, on peut directement sélectionner la personne sondée en demandant de parler, par exemple, à la personne du domicile qui sera la prochaine à fêter son anniversaire de naissance. Une manière de s'assurer un échantillonnage aléatoire. Il n'est pas évident de faire la même chose avec Internet. Il faut donc pré sélectionner un échantillon, ce qui implique des coûts supplémentaires (...) Les entreprises de sondages se constituent déjà des banques d’adresses  électroniques, afin de répondre à cette exigence scientifique », explique-t-il.
 
Du côté des avantages, Internet ramène cependant la possibilité d'utiliser le visuel pour des questions: « Par exemple, on peut montrer des images, on peut offrir des barèmes schématiques de réponse », poursuit-il.
 
D’ailleurs, le sondage téléphonique moderne permet déjà d'utiliser certains avantages de l'électronique : « Tous les sondeurs téléphoniques travaillent maintenant avec CATI (Computer Assisted Telephone Interviewing), un outil qui permet déjà d’utiliser des techniques électroniques, comme par exemple, si la personne répond oui à une certaine question, CATI la fait automatiquement passer à la question X plutôt que la question Y dans le déroulement de l'entrevue », nous explique encore le professeur Crête.
 
« Mais à ma connaissance, il y a très peu d’études sur la rentrée des sondages Web dans la communauté scientifique à ce jour. Avec le Web, on fait d'instinct l'hypothèse que c'est moins cher. Mais est-ce aussi fiable ? Là est la question ! Avec pour objectif de faire un important gain d'efficacité, dans l'affirmative », expose-t-il.
 
Et la comparaison ''Téléphone-Web'' est bien moins simple qu’elle le laisse croire à priori ! «Avec le téléphone, on utilisait le concept de domicile, car on référait au bottin téléphonique pour bâtir les échantillonnages. Avec le Web, c’est impossible, on retombe au concept de l'individu. Comment savoir si une adresse de courrier électronique correspond à un domicile ou à un autre ? », s'interroge à juste titre notre chercheur.
 

Étudier les sondages Web 

 
Autre question intéressante, pourquoi, en 2007, ne sommes-nous pas plus avancés que cela dans la connaissance du Web en matière de qualité des sondages?
 
« Nous n'avons toujours pas répondu aux deux questions suivantes : est-ce que c'est aussi bon et quels sont les coûts? (...) Les entreprises de sondages en font déjà en marketing. Ils nous disent qu'ils utilisent déjà leur propre banque de données d’adresses électroniques. Mais on a peu de démonstrations pour faire des comparaisons », nous répond Jean Crête.
 
D'où son idée de réaliser une importante recherche scientifique en la matière. Avec un collègue de l'Université de Montréal, le professeur Richard Nadeau, et un autre de l'Université McGill, le professeur Éric Bélanger, Jean Crête concocte, depuis début 2005, ce qui constituera certainement une grande première au Québec.
 
« Il y a trois idées derrière notre initiative : d'abord réaliser une étude électorale au Québec; en second lieu, faire une étude comparée avec l'Ontario pour permettre entre autres de savoir s'il y a une différence culturelle à l'utilisation des technologies; et troisièmement de tester une nouvelle technologie permettant de comparer le sondage téléphonique au sondage Web », résume-t-il.
 
Le trio de chercheurs québécois attendait donc le déclenchement d'élections provinciales de pieds fermes. Et avec le rendez-vous confirmé du 26 mars 2007, ce sera donc l'étude électorale au Québec qui sera réalisée la première.
 
L'idée est ici de réaliser un sondage post-électoral auprès de 1 000 répondants par téléphone et 1 000 répondants par le Web. Et on ne parle pas ici d'un petit sondage: « Notre questionnaire compte actuellement 82 questions (...) Est-ce que les gens sont prêts à répondre à 82 questions sur le Web », se demande d'ailleurs, à juste titre, l'expert en la matière, qui sait déjà que les gens n'ont pas la notion du temps lorsqu'ils répondent par téléphone. « Ils sous-estiment toujours », nous assure-t-il. Ce qui dans les faits est un phénomène avantageant le mode téléphonique. Qu’en sera-t-il de la générosité en temps du côté des internautes ? À suivre...
 
Pour que la même opération de sondage post-électoral se produise en Ontario, il faudra attendre au mois d'octobre. Nous savons maintenant que cette province a choisi des élections à date fixe et que c'est à l'automne 2007 que le prochain rendez-vous est donné. Pour réaliser leur étude, les trois chercheurs québécois se sont associés à une chercheure de l’University of Western Ontario, la professeure Laura Stephenson, ainsi qu'à un chercheur de l'Université Wilfrid-Laurier à Waterloo, le professeur Brian Tanguay.
 
Ce qu’il faut surtout souligner face à ce grand projet, c’est qu’il s'agira de premières dans tous les cas !
 
« Il y a eu de petites études du genre, mais je sais qu'aux États-Unis il n'y a jamais eu d’études comparables sur des élections nationales », nous assure le professeur Crête.
 
« Pour l'instant, nous imitons le mode téléphone dans notre manière de réaliser un questionnaire. Mais il faudra, par exemple, se demander si nous permettrons à un internaute de pouvoir revenir sur ses réponses. Ce qui n'est pas possible lors d'un sondage téléphonique », explique-t-il en poursuivant la discussion sur les enjeux en cause.
 

L'importance des cinq sens dans la méthodologie des sondages


Et il y aura aussi toute la « bataille des sens » ! Car effectivement, il faudra bien se poser des questions sur l'importance des sens. Faut-il considérer ce facteur ? Parce que les deux sens sollicités lors d'un sondage téléphonique sont celui de l'ouïe, pour écouter, et celui de la voix, pour répondre. Alors que nous sollicitons les yeux, le sens de la vision, et la main, le sens du touché, lors d'un sondage Web. Comment considérer ces facteurs ? La question est lancée...
 
On peut certainement penser que la qualité des réponses devrait être meilleure sur Internet, parce que la personne sondée aura tout son temps pour penser à chaque question et penser à chaque réponse. Elle pourra également relire la question autant de fois qu'elle le voudra.
 
Oui, en définitive, cette arrivée du Web dans le monde des sondages scientifiques n’est pas une mince affaire !
 

Le Web sera-t-il un antidote efficace à la démobilisation politique des jeunes?


De plus, il y a aussi tout le questionnement, hautement stratégique et motivant, de découvrir si le Web sera un antidote efficace face à la démobilisation générale des jeunes face à l’engagement politique. Car le professeur Crête et son équipe ont aussi l'intention d'avoir une interrogation face aux jeunes dans l'analyse des résultats. Ils souhaitent pouvoir vérifier, par exemple, si le téléphone ne serait pas l'outil privilégié par les personnes  âgées, alors que le Web le serait pour les jeunes. On aimerait vérifier si le Web a tendance à attirer davantage la participation des jeunes. Quelle belle découverte ce serait pour la santé démocratique de nos sociétés.
 
Manifestement, malgré les nombreux questionnements et réponses à trouver, l’avenir du Web semble bien assuré en matière de sondage.
 
Croyant bien lui poser une question simple, nous lui avons donc demandé combien d'années il donne encore au téléphone comme principal outil de l'industrie du sondage face à l'arrivée du Web ?
 
Jean Crête nous répondra par autant de questions qui démontrent la complexité de la rapidité des changements que provoquent les technologies de l'information dans la société : « Est-ce que dans quelques années le Web et le téléphone seront encore des instruments séparés ? Chacun de nous n'aura-t-il pas son propre outil de communication personnalisé ? »
 
Effectivement, comment savoir ce que les nouvelles technologies nous réservent, même à moyen terme ? Oublions donc cette question!
 

L'efficacité des accords volontaires entre l'industrie et l'État en environnement

 
Deux autres projets mobilisent actuellement le temps de recherche du professeur Crête. « Je participe à une étude sur l’efficacité des ''Accords volontaires'' entre l'industrie et l'État dans le domaine de l'environnement. Nous essayons ici de savoir pourquoi il y a des ''Accords volontaires'' et si ils sont efficaces (...) J’organise un colloque sur le sujet pour août 2007 et dirige la publication d’un ouvrage prévue pour la fin 2007, début 2008. »
 
«Je participe aussi à une étude sur les politiques en ressources naturelles. Cette étude compare les politiques du Québec en matière de ressources naturelles avec celles de différents autres États. Et ici aussi un colloque est prévu, en mai 2008, suivi de la publication d'un ouvrage », nous résume ce chercheur actif.
 
Mais revenant sur son étude à propos des sondages, il se réjouit de nous préciser que si celle-ci était positive, il souhaiterait que cela puisse relancer les études sur les comportements politiques au Québec. « Des études qui ont beaucoup diminuées ces dernières années à cause des coûts », précise-t-il. « Ici, à l'Université Laval par exemple, on pourrait même encourager cela avec la nouvelle Chaire de recherche sur la démocratie qui va être bientôt créée », propose sans hésitation celui qui est aussi le directeur des études de 3e cycle du Département de science politique depuis deux ans et directeur du Centre d’analyse des politiques publiques.
 
« Aux États-Unis, il y a systématiquement à chaque élection présidentielle des études sur le comportement des citoyens. Au Canada, rien de tel n'est systématique, cela dépend des subventions disponibles. Et c'est encore moins fréquent au Québec », déplore-t-il.
 
Jean Crête trouve évidemment très déplorable que le comportement électoral au Québec ne soit pas l'objet de suivi régulier. Le Web pourrait être une bonne partie de la solution. Lui, en tous cas, a bien l'intention d'en faire partie !