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Sébastien Tremblay

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Psychologie et TI pour mieux connaître l'humain

 
Sébastien Tremblay fait partie des jeunes professeurs de l'Université Laval qui sont chanceux ! Bien sûr, on fait sa chance ! Mais dès l'année qui a suivi son entrée en fonction, c'était en 2002, il a tout de même pu compter sur une subvention « relève » (Fonds de relève permanent) de la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI) lui permettant de fonder et d'équiper, à l’École de psychologie de l’Université Laval, un laboratoire de recherche sur la cognition distribuée.
 
En fait, on pourrait presque parler d’un labo de technologies de l’information. Et on ne parle pas ici que de l'achat d'ordinateurs puissants ! C'est beaucoup plus que cela. Le Laboratoire d'analyse de la cognition distribuée (LACD) comporte un appareillage sophistiqué et diversifié. 
 
On y trouve, par exemple, un système d’enregistrement audio 3D prenant la forme d’une tête humaine qui permet la spatialisation parfaite du son. Ou encore un appareil de suivi oculaire qui suit à la trace le regard de son utilisateur (un outil précieux pour tout concepteur de site Web). Et grâce à l'acquisition du logiciel MORAE, « (...) un logiciel absolument fantastique », affirme Sébastien Tremblay, utilisé depuis deux ans, il peut enregistrer tout sur le comportement d'un utilisateur d’interface Web. Ce logiciel fut mis au point à l'origine par la compagnie américaine TechSmith en tant que test de potentiel d'utilisation pour les développeurs de logiciels. Lui et ses collaborateurs, ils l'utilisent pour des fins essentiellement scientifiques.
 
« Quand j'ai commandé l'appareil de suivi oculaire, en 2002, c'était apparemment la première fois qu'on en voyait un sur le campus. Les appareils de suivi oculaire existent depuis les années 80, mais ils n'étaient pas aussi précis, et depuis cinq ans, on assiste à une réémergence de l’intérêt pour cette technologie. Grâce à d'importantes avancées technologiques, ils sont beaucoup plus précis, permettent un suivi de la pupille de l'oeil plus fiable, donnent des mesures plus fines et s'intègrent mieux avec d’autres logiciels », nous précise le chercheur.
 
Autre exemple, dans son laboratoire, situé au Pavillon Félix-Antoine-Savard, le poste d'expérimentation multimédia comprend plusieurs composantes, dont un ordinateur, un projecteur, une carte de son multi canaux et des haut-parleurs. Le système d'enregistrement audio 3D qui est une réplique du tronc et de la tête humaine munie de microphone au niveau des deux oreilles permet un enregistrement très précis de sons dans l'espace. Le résultat est une reproduction fidèle des sons et de la provenance, tels qu'ils seraient perçus en réalité. Par exemple, l'utilisation d'un projecteur et de haut-parleurs placés à différentes positions dans l’espace est nécessaire à la réalisation des expériences sur la détection et la mémorisation de cibles en multimédia.
 
« Les avancées dans le développement des TI contribuent grandement à des domaines comme l’ingénierie, la télémédecine et l’architecture, sans que l’objet d’étude de ces domaines ne soit les TI en soi. Dans le cas de la psychologie cognitive appliquée et des facteurs humains, mon domaine d’expertise, l’objet d’étude et l’application des connaissances concernent le développement de TI. L’objectif est de développer des TI ajustées au fonctionnement cognitif humain. Et bien sûr, les TI contribuent à rendre possible la réalisation de plusieurs de mes travaux de recherche. L’équipement que j’ai pu obtenir grâce à l’octroi du FCI et du CRSNG est indispensable », explique Sébastien Tremblay, avant de nous préciser les 5 composantes principales du LACD :
  1. Un système de suivi du mouvement oculaire; www.smi.de/iv/index.html
  2. Un système d’enregistrement audio-spatial 3D; www.fullcompass.com/product/286687.html
  3. Un poste d’expérimentation multimédia;
  4. Micromonde; (Un logiciel de type simulateur – ex. flight simulator – qui permet la mise en situation et la mesure des comportements/performance de l’utilisateur);
  5. Un système MORAE; (Permet l’enregistrement audio-vidéo et le log de tous les comportements & actions de l’utilisateur/opérateur en fonction du temps et de façon synchronisée).
Voilà pour le côté TI. Côté psy, toute cette combinaison permet l’étude de la cognition humaine avec une approche novatrice portant sur des questions importantes qui avaient jusqu’alors reçu peu d’attention, telles que l’étude de la performance en situation complexe et dynamique (exemples : le contrôle du trafic aérien, le pilotage, la gestion de centre de contrôle).
 

Mieux comprendre le fonctionnement cognitif humain


À la base, sa recherche porte sur la cognition humaine, la recherche fondamentale sur la mémoire, la prise de décision et l'attention : « Nos études cherchent à mieux comprendre le fonctionnement cognitif humain et à appliquer ces connaissances à l’optimisation de la performance humaine », résume-t-il. « La psychologie cognitive fondamentale se concentre exclusivement sur l'humain. Mais dans un cadre de recherche appliquée, on tient compte de l'humain dans un système, incluant la tâche à réaliser, ainsi que les outils disponibles et l’utilisateur. C'est dans ce triangle que j'opère. »
 
Ses intérêts de recherche peuvent être résumés à trois thèmes: la distribution de l'information dans le temps et l'espace; la distribution des ressources attentionnelles, à savoir à quel point le travail multitâche affecte l'attention; et la distribution à travers les individus, à savoir la collaboration et le travail d’équipe (ce que l'on explique en anglais par l'expression "team cognition").
 
Et bien qu'il soit plus proche de la recherche fondamentale que de la recherche appliquée, ça ne l'empêche pas d'être appelé à participer à des programmes de recherche très précis. Quelques jours à peine avant notre rencontre à son bureau le 25 novembre 2006, on lui confirmait son rôle de collaborateur avec le Centre de recherche pour la défense du Canada (RDDC) Valcartier pour le projet IMAGE.
 
Et pourquoi Sébastien Tremblay attire ainsi l’attention ? Au cours des dernières décennies, la plupart des travaux de recherche en psychologie cognitive se sont penchés sur l’étude du traitement de l’information verbale ou encore visuelle, mais non spatiale, et ce, basée sur la performance individuelle à une tâche expérimentale simple.
 
L’information spatiale est pourtant omniprésente dans notre environnement. De plus, les tâches cognitives sont, la plupart du temps, effectuées en concomitance ou en alternance. Un aspect important de la cognition porte également sur le travail en équipe. En effet, la psychologie cognitive a étudié la performance individuelle, mais il est important de comprendre les mécanismes et les processus cognitifs liés à la coopération, c'est-à-dire au partage de l'information et à la distribution des tâches entre opérateurs. Palier ces lacunes, soit le traitement de l’information spatiale, la performance en multitâche et le travail en équipe, est en pile ce que les recherches de Sébastien Tremblay tentent de faire !
 
Au surplus, l’aspect multidisciplinaire de l’infrastructure (psychologie cognitive, facteurs humains, informatique et technologie) du Laboratoire d'analyse de la cognition distribuée contribue à susciter un attrait pour les étudiants, techniciens ou stagiaires de plusieurs disciplines connexes.  Au total, l’Université Laval a ainsi les moyens de former des chercheurs en cognition et facteurs humains afin de combler une demande qui augmente en raison de l’importance croissante de la technologie au sein des sociétés modernes.
 

Parcours académique de Sébastien Tremblay


Après des études de 1er et 2e cycle à l’Université Laval, Sébastien Tremblay avait entrepris des études de Ph.D. en psychologie à l’Université de Cardiff au Royaume-Uni, sous la direction du professeur Dylan M. Jones. Ce dernier y dirige, depuis 1998, la Human Factor Unit, avec une infrastructure semblable à celle du LACD. La recherche en psychologie cognitive y est effectuée en parallèle et en complémentarité avec la recherche en cognition appliquée. Cette intégration a permis à ce laboratoire de se positionner parmi les plus importants en Europe. L’École de psychologie de l’Université de Cardiff est, depuis 2001, classée parmi les trois premiers centres de recherche en psychologie du Royaume-Uni.
 
La thèse de doctorat du professeur Tremblay (1999) a d’ailleurs été mise en nomination pour le Award of Outstanding Doctoral Research, décerné par le Scientific Affairs Board de la British Psychological Society. Par la suite, il a effectué un premier stage postdoctoral, toujours à l’Université de Cardiff, où il a mené des recherches sur les facteurs humains dans le cadre d'un projet financé par le Defence Evaluation and Research Agency, une agence gouvernementale britannique.
 
Il ne faut donc pas se surprendre si la mise en place du LACD, qui procure à l’Université Laval la chance de créer un laboratoire de recherche unique au Canada, lui permet aussi de se positionner avantageusement dans le monde de la recherche en facteurs humains sur le plan international.
 

En route vers la cyberspychologie


Et si on sortait quelques instants du monde universitaire... Les TI permettent-elles aujourd'hui, au praticien psychologue, de mieux faire son travail ? « Un de mes collègues de l'Université du Québec en Outaouais se spécialise en cyberpsychologie.(1) Il a d'ailleurs organisé un congrès mondial en la matière, l'an dernier.(2) Entre le réel et le virtuel, oui il y a des avantages qu'un psychologue peut certainement utiliser, comme par exemple dans le traitement des phobies avec l'humain. Travailler avec une araignée virtuelle que l'on peut faire disparaître à tout moment, c'est beaucoup plus facile », donne-t-il comme exemple.
 
Et Sébastien Tremblay ne pouvait pas donner meilleur exemple ! Il y a à peine deux ans on disait que la cyberpsychologie était encore au stade expérimental et d’autres chercheurs tentaient justement de valider l’approche en travaillant avec les araignées. Mais ça bouge vite depuis !
 
En novembre 2005, on annonçait que grâce à un projet de recherche d'envergure, les personnes qui demeurent en dehors des grands centres urbains, et qui sont atteintes d'un stress post-traumatique, auront la possibilité d'avoir accès plus rapidement et plus facilement à des soins de santé spécialisés, grâce aux technologies de l'Internet ! Ce projet, du Laboratoire de Cyber-Psychologie du Centre Hospitalier Pierre-Janet à Gatineau et de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine à Montréal, démontre que la thérapie à distance, par des moyens technologiques tels que la vidéoconférence, constitue une solution innovatrice et prometteuse afin d'améliorer l'accessibilité des soins de santé. Et que dire du nouveau programme de cyberpsychologie pour les agresseurs sexuels, implanté à l'automne de 2006 à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal, qui constitue une première dans le genre ? Un programme qui vise essentiellement à développer et à valider une nouvelle méthode d'évaluation des préférences sexuelles en vue de l'utiliser auprès d'agresseurs sexuels et qui utilise à la fois des technologies de la réalité virtuelle et celles de la vidéo-oculographie à infrarouge.
 
Pas psychologue de profession, il hésite à dire si des cyberpsychologues s'offrent déjà sur le marché. Mais le chercheur Tremblay est sûr qu'une telle recherche sur Internet ne nous laissera pas bredouille. (Google donne un total de moins de 20 requêtes pertinentes pour "CYBER PSYCHOLOGIE" mais 1 750 pour "CYBERPSYCHOLOGIE".)
 
Dans son regard à lui sur la psychologie, ce chercheur universitaire vit même une bien drôle de situation par rapport au potentiel des TI. On peut presque dire que les capacités des technologies de l'information sont devenues un problème, alors qu'elles sont devenues trop puissantes pour ses besoins: « (...) Car les capacités de traitement de l'information par l'humain, elles, n'ont pas augmenté, en cours de route », lance-t-il, empreint d’un regard de philosophe se disant que lorsqu’on s'intéresse à l'humain, on n'a plus vraiment besoin de technologies qui vont au-delà de ses capacités propres !