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Colloque "Regards sur le numérique"

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Citoyenneté et société numérique

 
Des réflexions autour des thématiques de la citoyenneté et de la société numérique : c’est ce à quoi étaient conviés à assister les participants au colloque international Regards sur le numérique chapeauté par Milad Doueihi, titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques, et présenté au Musée de la Civilisation le 15 septembre 2011. Pour l’occasion, un survol des implications liées aux modes de référencement Web ainsi qu’à l’utilisation des technologies par les individus a été offert.
 
C’est d’abord Philippe Aigrain, fondateur et directeur général de Sopinespace, la Quadrature du Net, qui a invité les participants à aller plus loin que les supports technologiques dans leur appropriation des nouveaux médias. « C’est l’activité de programmation, au sens large, qui est au cœur des activités numériques, même si celle-ci n’est pas nécessairement technique. La capacité des individus à programmer devrait pouvoir s’exercer à des niveaux très divers. Dans bien des cas, l’activité relève du simple usage alors que l’utilisateur doit se servir de programmes dans lesquels cette liberté de programmation est limitée ». Ainsi, pour lui, les appareils sont à la fois la face visible de l’informatique tout autant que ce qui la cache.
 

L’opacité des technologies

 
« Le cœur du dispositif de calcul est invisible. Au plus, se présente-t-il en surface par une icône. À l’opposé, les organes périphériques ou les boîtiers sont souvent perçus comme l’essence même de l’appareil. Cette opacité explique en partie la difficulté d’une appropriation crédible des appareils », explique le chercheur dans un résumé de sa conférence publié sur le portail Internet du CIGREF.
 
Ainsi, le réseau présente une opacité pour l’utilisateur quant au contenu et à ses possibilités. Qui en est responsable? Il n’y a pas de réponse claire pour M. Aigrain : les fournisseurs d’accès, les connexions ou le réseau Internet lui-même. « Mais, malgré cette opacité, les internautes ont été prompts à retracer ce qui ne relevait pas de difficultés techniques, mais plutôt de la censure, et à développer des outils afin de contourner cette censure », poursuit-il.
 
Cette opacité est également palpable lorsqu’on parle de matériel et de modes d’utilisation et tout particulièrement lorsqu’on observe l’évolution des langages informatiques des années 1970 à nos jours. Les commandes textes de MS-DOS ont laissé la place à une interface à base d’icônes qui diminue les possibilités d’interaction d’un usager avec son outil informatique. « Ceux qui sont habitués à taper des lignes de commandes et à d’utiliser les raccourcis clavier, considèrent cette iconicité comme une régression », souligne M. Aigrain.
 

La politique du Web

 
Suite à ces questions soulevées par Philippe Aigrain, c’est Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages d’Orange Labs, auteur du livre La démocratie Internet, qui a pris la parole afin de partager ses réflexions quant à la politique sur Internet et les formes d’organisations qu’on y trouve. « La politique de l’Internet, c’est une politique des algorithmes, des formes de classement », prévient-il.
 
Le chercheur estime que le Web a changé la manière dont l’information est classée et présentée. L’accès à la parole est devenu direct, du moins, en apparence. On n’a plus besoin de passer par le filtre médiatique pour pouvoir émettre publiquement sur Internet. Mais, il y a tout de même un processus d’épuration. Tout ce qui est visible n’est pas nécessairement public. « En réalité, on ne fait qu’inverser le processus. Il y a publication d’abord, et, ensuite, les propos émis sont filtrés par les médias. On commence par tout rendre visible, ensuite, des intervenants décident ce qu’on doit rendre public, à partir de ce qui est disponible et visible sur le Web », explique M. Cardon.
 
Le sociologue avait d’ailleurs précisé cette perspective lors d’une entrevue accordée au journal Le Monde au mois d’août 2011 : « Penser que tout ce qui est sur Internet est "public", c'est confondre la définition juridique (ce qui est peut-être vu) avec la définition normative (ce qui mérite d'être vu) du caractère public d'une information. Or, sur l'Internet, certains propos sont très peu visibles et c'est très bien comme ça. D'autres sont très visibles parce qu'ils ont été collectivement appréciés par les internautes. Beaucoup s'abritent tranquillement dans des espaces conversationnels en clair-obscur. Les règles du jeu ont, certes, changé. L'espace public s'est élargi, mais dans la zone de haute visibilité de l'Internet, on retrouve des classements qui ne sont pas si différents de ceux de l'espace médiatique. »
 

Classement par algorithmes

 
Sur Internet, ce sont des algorithmes qui décident quelle information sera rendue « publique ». Il faut dire qu’au fil de l’évolution du Web, plusieurs types de classements ont été intégrés et utilisés. D’abord, la manière éditoriale, dans l’esprit du portail Yahoo : une organisation réalisée par des individus, page par page. « Toutefois, classer à la main, l’ensemble du Web est rapidement paru comme déraisonnable », lance Dominique Cardon.
 
Ensuite sont venus les moteurs de recherche accompagnés de la mise en place d’un système d’autorité du document comme le classement par mots clés ou le PageRank de Google. « Avant son intégration, on ne trouvait pas nécessairement très facilement l’information que l’on cherchait. Les moteurs de recherche étaient lexicaux, les pages qu’on nous proposait étaient celles où l’on retrouvait le mot clef recherché le plus grand nombre de fois », remarque-t-il. En cela, le PageRank de Google est apparu comme une révolution. « C’était un changement radical de stratégie de recherche qui n’était plus sémantique, mais plutôt sociale. Ce n’est pas la présence de mot clef qui fait l’autorité du texte, mais plutôt le nombre de fois que ce texte a été cité par d’autres textes, d’autres sources ».

Toutefois, le système de Google n’est pas exempt de problèmes. Par exemple, 90 % des pages proposées par le moteur de recherche rassemblent 10 % des sites retrouvés sur le Web. Les écarts de visibilité d’un site à l’autre sont donc considérables. « En fait, il résulte malheureusement de ce système une oligarchie à laquelle les lecteurs ne participent pas clairement. C’est un système qui prétend être naturel, mais qui dérive d’une stratégie accordant beaucoup d’importance au temps long donc, devenant peu réactif à l’actualité. Par ailleurs, il écrase la diversité et ne permet pas de personnalisation. C’est pour cela qu’on a assisté à l’émergence de nouvelles métriques pour aller vers de nouveaux repères », fait valoir M. Cardon.
Nouveaux classements

En réponse au système proposé par Google, Facebook offre son EdgeRank, par lequel on tente de mesurer la proximité sociale pour cibler ses références. « On ne sait rien ou presque, pour le moment, sur le EdgeRank. Essentiellement, plus on interagit avec quelqu’un, plus les informations qui sont envoyées par cette personne seront jugées importantes pour nous ». En fait, le contenu jugé intéressant pour chaque utilisateur est déterminé par les affinités qu’il a développées sur Internet, de manière à créer un couplage entre l’individu et le document. « Ce sont des manières de faire qui sont très neuves », précise Dominique Cardon.

Cela dit, pour Dominique Cardon, les internautes doivent demeurer vigilants face à ces modes de classement. Ainsi, en entrevue au journal Le Monde, le sociologue lançait : « Actuellement, la perception du fonctionnement des algorithmes, les manipulations dont ils font l'objet et la compétition qui oppose différents types de classements ne font pas partie de la culture ordinaire des internautes. Et sans doute, cette vigilance est-elle indispensable si nous ne voulons pas que l'espace public de l'Internet soit normalisé. »